Les jumeaux d’Oliver Sacks et les nombres premiers (Pepijn van Erp)

Les livres d’Oliver Sacks sont passionnants. Il y raconte les cas les plus étranges qu’il a rencontrés dans sa longue carrière de neurologue et le fait avec un certain talent. Je n’ai personnellement pas pensé à remettre en question la crédibilité des histoires qu’il y raconte, mais Pepijn van Erp a tout de même soulevé un sourcil quand il a lu, dans « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau » celle des jumeaux savants, capables, d’après Sacks, de prouesses étonnantes avec certains nombres. Pepijn van Erp nous explique pourquoi il est sceptique.

Article original: « Oliver Sacks’s Twins and Prime Numbers » du 9 mai 2012 sur le blog Pepijn van Erp.


Dans son livre « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau » (1985), Oliver Sacks décrit un cas intrigant de syndrome du savant. Il raconte l’histoire de sa rencontre avec les jumeaux John et Michael, qui avaient été placés en institution depuis leur enfance, ayant reçus les diagnostics variés d’autistes, psychotiques ou sévèrement retardés. D’autres avant Sacks avaient déjà étudié ces garçons et s’étaient aperçus qu’ils étaient très doués dans les calculs de calendrier. Pour n’importe quelle date donnée, ils pouvaient dire rapidement de quel jour de la semaine il s’agit. Sacks découvre cependant chez ces jumeaux une capacité bien plus inattendue lorsqu’il les observe en 1966. Lire la suite

Une école néerlandaise engage un sourcier pour nettoyer l’électrosmog (Pepijn van Erp)

Sur ma page Facebook, j’ai partagé récemment une vidéo de CGP Grey (je ne peux que vous conseiller son excellente chaîne Youtube, elle est en anglais mais vous pouvez activer les sous-titres français). Il y parle de l’effet nocebo, et cite en exemple le cas des électrosensibles. Cela m’a fait penser à un des articles du blog de Pepijn van Erp que j’avais mis dans ma liste des articles intéressants à traduire. Si le sujet vous intéresse, j’ai également posté deux articles en rapport, toujours de Pepijn van Erp: un sur la fameuse expérience du wifi et du cresson par des écolières danoises et l’autre sur une expérience avec des ondes GSM et des fourmis.

L’original de l’article d’aujourd’hui est « Dutch School Hires Dowser to Clean up Electrosmog« , posté le 13 septembre 2013.

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Des fourmis capables de miracle statistique sous ondes GSM? (Pepijn van Erp)

Dans le précédent article, traduit à partir du blog de Pepijn van Erp, on y parlait d’une autre expérience douteuse concernant les ondes GSM et la santé, faite à l’ULB par Cammaerts et al. Pepijn van Erp a jeté un œil à cette étude et a écrit un article sur le sujet dans son blog, « Ants Performing Statistical Miracle under GSMPhone Radiation?« , publié le 18 février 2013. En voici la traduction ci-dessous.

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Une start-up des Pays-Bas a eu l’occasion de faire la promotion de leur produit dans un programme d’informations de la radiodiffusion publique nationale: un nano-film destiné à protéger les utilisateurs de téléphone portable des rayonnements dangereux. La firme a également fait des tests sur des fourmis, montrant que les rayonnements sont effectivement dangereux. Ces tests se sont basés sur une recherche menée par une chercheuse belge, et les données semblent trop belles pour être vraies.

Une info remarquable retirée

Un téléphone portable avec le nano-film miracle, soi-disant capable de transformer un rayonnement

Un téléphone portable avec le nano-film miracle, soi-disant capable de transformer un rayonnement « chaotique » en rayonnement harmonique.

Le 3 janvier 2013, les téléspectateurs du programme d’informations NOS op 3 ont pu voir une émission à propos d’une compagnie new tech du sud des Pays-Bas. Cette compagnie, Brainport Biotech Solutions, a développé un nano-film qui, appliqué sur un téléphone portable, devrait protéger ses utilisateurs des rayonnements nocifs. Sur le site web de la compagnie, le concept est étayé par un tas d’absurdités pseudo-scientifiques: le matériau est capable de modifier « les rayonnements chaotiques en une configuration cohérente (harmonique) d’ondes de fréquences choisies ».

La raison principale que j’ai trouvée pour expliquer comment les journalistes ont pu prendre cet homme d’affaires au sérieux, c’est qu’il a présenté une recherche scientifique qui avait montré des effets désastreux des rayonnements GSM sur les fourmis. La recherche en question a été menée par Marie-Claire Cammaerts, une chercheuse senior de l’Université Libre de Bruxelles. J’avais déjà lu un peu sur le sujet en Juillet 2012, mais c’était maintenant l’occasion d’aller plus en profondeur. Ce que j’ai trouvé n’était pas joli, et pas à cause de la santé de ces pauvres fourmis.

Conditionnement de fourmis avec et sans rayonnement GSM

L’article en question est Cammaerts, M.-C., De Doncker, P., Patris, X, et al., (2012). GSM 900 MHz radiation inhibits ants’ association between food sites and encountered cues. Electromagn. Biol. Med. 31: 151-165. Des recherches précédentes de Cammaerts avaient montré qu’il était possible de conditionner des fourmis à répondre à des repères visuels et olfactifs. Apparemment elle a trouvé intéressant de voir ce que les rayonnements GSM pouvaient avoir comme effet sur ce type d’entrainement des fourmis.
L’expérience a été faite avec six colonies de fourmis (Myrmica sabuleti Meinert 1861), conservées sur un plateau en plastique, des tubes en verre en guise de nid. Pour le conditionnement, les fourmis ont reçu de la nourriture dans un cube vert (repère visuel) ou bien elles étaient entourées de petits morceaux de fenouils (repère olfactif). Le principe est que les fourmis apprennent à associer la couleur ou l’odeur avec les endroits où la nourriture se trouve.

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Pour vérifier le progrès de conditionnement des fourmis, des tests étaient faits à intervalles réguliers. Un test consiste à placer une fourmi dans une branche d’un appareil en forme de Y (voir image ci-dessus), et à enregistrer dans quelle branche du Y elle s’engage, soit une branche marquée (par le repère visuel ou olfactif) soit une branche non marquée. L’idée générale de ce test est qu’avant conditionnement, les fourmis n’ont pas de préférence pour l’une des deux options. Le conditionnement (sans source de rayonnements) augmente la probabilité que les fourmis choisissent la branche marquée, tel que montré par Cammaerts dans l’étude précédente.

Les résultats remarquables de la présente étude suggèrent que le conditionnement n’a pas lieu sous rayonnement GSM. Les résultats principaux sont donnés en deux tables. Ci-dessous, j’ai remis celui traitant des repères visuels (une arche verte sur une branche de l’appareil en forme de Y). En réalité, l’expérience a été faite avec les deux repères « entremêlés ». L’effet est évident: sous rayonnement GSM, on n’observe pas de conditionnement, et lorsque les rayonnements sont absents, il y a bien conditionnement comme dans l’étude précédente.
Il y a eu quelques critiques de cette expérience lorsqu’elle parut dans les médias belges (Juillet 2012).  Le professeur agrégé  de l’Institut Scientifique de Santé Publique, Luc Verschaeve, a fait vérifier les conditions de l’expérience par un technicien, qui a suggéré que le bruit ou le vent provenant du ventilateur dans l’appareillage qui émettait les ondes GSM pourrait être la cause de la perturbation du conditionnement. Mais je pense qu’il y a quelque chose de plus fondamentalement erroné dans cette expérience.

Table 2 dans l'article de Cammaerts et al.

Table 2 dans l’article de Cammaerts et al.

Un miracle statistique?

Chaque données dans les cases du tableau ci-dessus est le résultat de 20 tests consécutifs sur des fourmis sélectionnées aléatoirement à partir de la même colonie à un moment donné. Les chiffres représentent le nombre de fourmis, lors des 20 tests, qui ont choisi la branche du Y marquée du repère (visuel en l’occurrence). Mon gros problème avec ces résultats est que la variance entre les moments d’observation et entre les colonies est bien inférieure à ce à quoi on s’attendrait.

Permettez-moi d’expliquer ceci: le choix d’une fourmi avant conditionnement, ou dans des circonstances empêchant le conditionnement, peut être vu comme un lancer pile ou face. Disons que « face » est le choix pour la branche marquée. Dans le tableau, les chiffres représentent donc le nombre de « faces » en 20 lancers consécutifs. Des mesures ont été prises pour s’assurer que les fourmis ne pouvaient pas « sentir » le trajet choisi par les fourmis précédentes, donc on peut considérer chaque test individuel comme indépendant.
Si nous regardons le premier bloc de 36 cases de la table 2 (après « Controls »), nous avons 36 résultats, avec un minimum de 8 et un maximum de 11. Les données sont similaires dans la table 1. C’est extrêmement improbable. Si l’analogie du lancer pile ou face est pertinente, la probabilité de ne pas obtenir un résultat inférieur à 8 ou supérieur à 11 en 72 lancers est d’environ 7.7 x 10-16.
Ou bien les fourmis sont capables de faire des miracles statistiques sous l’influence d’ondes GSM ou bien les chiffres sont sous l’influence d’un biais des observateurs, et pourraient même avoir été complètement inventés. Il est vraiment difficile d’imaginer d’autres explications (j’ai pourtant essayé, voir ci-dessous).

Biais ou pire?

La façon dont les données ont été enregistrées laisse pas mal de place à l’interprétation (ou la manipulation). Ce n’est pas la branche du Y dans laquelle la fourmi s’est finalement retrouvée qui a été enregistrée comme son choix, mais bien la première direction prise au croisement, vers la marque ou non. Du coup, si une fourmi se dirige en direction de la marque verte (dans le cas du repère visuel), son choix est enregistré comme « branche marquée », même si ensuite elle faisait demi-tour immédiatement et s’engageait dans l’autre branche non marquée. Comme le test n’était pas fait à l’aveugle par les observateurs, et comme les fourmis d’une colonie étaient toutes testées l’une après l’autre, il est assez facile de diriger les observations vers le résultat « voulu » au moment de l’expérience.
Pire encore, l’article dit ceci à propos de la collecte des données:

Notez que les observations ont été faites par le premier auteur afin d’éviter, pour les co-auteurs, des problèmes de santé à cause de l’exposition aux ondes.

Le fait que Cammaerts ait été la seule à collecter les données n’est pas rassurant du tout. L’argument qu’elle avance est risible: de quel danger parle-t-elle? L’intensité des rayonnements était censée être égale (voire inférieure) aux niveaux auxquels on serait soumis simplement en marchant dans les couloirs en-dehors du laboratoire.

Le journal de publication ne montre aucun intérêt à vérifier la possibilité d’une fraude scientifique

J’ai blogué sur le sujet dans Klopdatwel, une semaine après que NOS ait retiré l’info (ils ont reconnu qu’il s’agissait de mauvais journalisme), mais j’ai décidé que je ne m’arrêterais pas là. J’ai écrit un e-mail à l’éditeur de Electromagnetic Biology and Medicine, le professeur Henry Lai, dans lequel j’ai fait part de mes préoccupations à propos de l’article. (Après un rappel la semaine suivante) il a répondu qu’il « a lu l’article avec attention et pense qu’il s’agit de recherches bien menées ». Il n’a manifestement pas pris la peine de réfléchir à mes objections sur les statistiques. Je lui ai suggéré de consulter un statisticien, au cas où il ne pouvait lui-même comprendre les détails. Je n’ai plus eu de nouvelles de sa part.
Jetons aussi un bref coup d’œil à autre chose dans l’article. Bien que ce soit d’importance tout à fait minime, il est assez particulier de trouver les lignes suivantes, concernant la façon dont les auteurs ont simulé des conditions réelles d’un rayonnement GSM:

Une telle particularité ne se trouve pas tous les jours dans un texte scientifique. Les éditeurs et/ou relecteurs n'ont-ils rien vu?

Une telle particularité ne se trouve pas tous les jours dans un texte scientifique. Les éditeurs et/ou relecteurs n’ont-ils rien vu?

Prof. Lai dit avoir lu l’article avec attention, mais si ni lui, en tant qu’éditeur, ni les relecteurs n’ont relevé la chose, j’ai des doutes sur la façon dont ce journal vérifie les articles. C’est inquiétant, parce que Prof. Lai est aussi responsable des Research Summaries of the BioInitiative 2012 (L’article de Cammaerts et al. est mentionné dans ces rapports). Plusieurs organisations respectables ont déjà critiqué les conclusions de BioInitiative dans le passé, et si d’autres articles similaires continuent de faire partie de ces rapports, ceux-ci deviennent des sources d’informations encore moins fiables quand il s’agit des effets des champs EM sur la santé .

Dans une interview vidéo (en français), Cammaerts explique que son article a été refusé par deux journaux européens avant d’être accepté par Electromagnetic Biology and Medicine. Elle insinue que les refus sont dus au fait que ses résultats ne vont pas de le sens de ce que d’autres scientifiques et les politiques voudraient nous faire croire, que les rayonnements GSM ne posent aucun risque.

Le message clé de l’article ne semble pas être la perte de la capacité d’apprentissage sous rayonnement GSM, ceci dit. Une partie de l’article décrit l’état atroce dans lequel sont plongées les six colonies après l’expérience. Les fourmis « ont montré des signes d’ataxie locomotrice », « la quantité de nourriture ingérée a diminué pendant l’exposition aux ondes », « les larves avaient un développement perturbé » et « de nombreux adultes (ainsi que la reine) ont été trouvés morts à la fin de l’expérience ». Quelques citations du même cru:

Les effets des rayonnements GSM 900 Mhz sont évidents.

Manifestement, l’adaptation à une exposition électromagnétique est impossible.

Conclusion 7: De plus, six impacts physiologiques des rayonnements GSM 900MHz ont été observés (mais non quantifiés car inattendus). Ces effets étaient liés au mouvement des fourmis, à leur nutrition, et au développement de leurs petits.

Si c’était vrai, ce serait un résultat inquiétant. Au lieu de tenter une réplication de l’expérience, dans laquelle on évaluerait comment les fourmis se portent sous ondes GSM (sans s’encombrer du conditionnement et des tests pour le vérifier), avec des contrôles adéquats, Cammaerts se lance dans des expériences plus compliquées, où elle mesure la longueur, la vitesse et la « courbure » des trajectoires des fourmis (lien: pdf). Je me demande pourquoi.

Adapté de mon blog original sur Klopdatwel.nl: Mieren gestoord door GSM?

Expérience de pensée
Comme il n’y avait que 20-30 fourmis fourragères par colonie à chaque fois, on peut raisonnablement penser que certaines fourmis ont été choisies plusieurs fois. Est-ce que ça pourrait être la raison de cette variance trop faible? J’ai joué un peu avec cette idée. Supposons que les fourmis ait une préférence innée pour le vert ou, au contraire, évitent cette couleur (pro-vert et anti-vert). Et supposons par exemple que la colonie 6 comporte 23 fourmis, dont 11 pro-vert et 12 anti-vert. En sélectionnant 7 fois (groupe contrôle inclus) 20 fourmis au hasard parmi les 23, on pourrait assez bien retrouver les chiffres du tableau. En incluant également les autres colonies, le tableau général n’est pas si improbable que ça (pour ces 42 cases).
Mais cette idée ne tient pas si on regarde aussi les autres tables et surtout elle dépend des prémisses hautement improbables qu’il existe une telle préférence innée et que celle-ci soit divisée équitablement dans chaque colonie. Et si on veut absolument conserver cette idée, il faudrait alors conclure que les rayonnements GSM protègent les fourmis d’une modification de leur préférence innée.

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Bonne année!

L’expérience des écolières danoises avec des routeurs WiFi et du cresson, un bon exemple de mauvaise science (Pepijn van Erp)

EDIT 25/05/2014: Jean-Michel Abrassart, du blog Scepticisme Scientifique, m’a proposé d’inclure une section Sceptom pour ses podcasts, ce que j’ai accepté avec plaisir. Le premier épisode de cette nouvelle série traite de cet article et est disponible ici: Épisode #241: Wifi et cresson.


 

Pepijn van Erp est un mathématicien néerlandais et membre de la fondation sceptique néerlandais Skepsis. Il écrit principalement en néerlandais mais il traduit en anglais les articles qu’il estime les plus intéressants, dans un blog qui s’appelle, tout simplement, Pepijn van Erp. Son blog est moins actif que les deux blogs dont j’ai traduit des articles pour mes premiers posts, Science-Based Medicine et Edzard Ernst, mais une moyenne de 2 posts par mois, c’est tout à fait respectable.

De son blog, j’ai choisi en premier un article qui m’avait particulièrement plu et qui répondait à un sujet qui avait fait un petit buzz il y a quelques mois: une expérience d’école qui « prouvait » la nocivité des ondes WiFi. Étant donné le climat particulièrement anxiogène qui existe actuellement à propos du WiFi et à peu près de toute technologie peu comprise, mal comprise, ou pas comprise du tout, et vu que peu de médias traditionnels sont apparemment capables de faire autre chose que les perroquets, ce genre d’articles est particulièrement nécessaire et, à mon avis, il n’y en a pas assez. D’où une traduction pour les lecteurs francophones. J’en profite tout de même pour mentionner un autre article francophone sceptique sur le sujet, sur l’excellent blog de Nima Yeganefar, Sham and Science.

L’article original a été publié le 25 mai 2013 sous le titre « Danish School Experiment with WiFi Routers and Garden Cress, Good Example of Bad Science« .

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L’histoire des cinq écolières danoises qui ont gagné un prix grâce à leur expérience montrant prétendument que le rayonnement électromagnétique des routeurs WiFi a un effet négatif sur la germination du cresson, a été rapportée par de nombreux sites internet. Jetez juste un œil au nombre de résultats Google en cherchant « wifi cress« 1. Les filles ont placé devant une fenêtre 12 assiettes contenant des graines de cresson posées dans du coton, les ont arrosées d’eau régulièrement et ont observé la germination des graines. Des routeurs WiFi ont été placés à proximité de 6 des assiettes. Après 13 jours, le cresson a été coupé et séché, et les graines ayant germé ont été comptées.  Une grande différence a été trouvée. Les graines soumises aux rayonnements ont beaucoup moins germé. Une preuve des effets négatifs du WiFi? Pas vraiment.

L’expérience a d’abord été publiée sur un site web danois (traduction Google2) et puis récupérée par Geek.com et ABC News notamment. Des comptes-rendus pas très critiques. Le journaliste scientifique norvégien Gunnar Tjomlid a bien étudié le design de l’étude et le rapport. Il a relevé beaucoup de choses à remettre en question. Je vous suggère de lire son excellent blog (avec traduction Google si vous ne lisez pas le norvégien3). Je vais simplement mentionner les choses les plus importantes:

  • Le groupe WiFi et le groupe contrôle n’étaient pas différents uniquement à cause de la présence des routeurs. Sur les images dans le rapport, on peut voir que les PC portables dans le groupe WiFi étaient eux aussi positionnés à proximité des assiettes. Il est fort probable qu’il y ait eu un effet sur le flux d’air et sa température autour des assiettes et par conséquent sur la germination, ce qui n’a rien à voir avec les présence des champs EM. Pas correctement contrôlé.
  • Il était évident quel était le groupe WiFi et quel était le groupe contrôle. Non aveuglé.
  • D’après un contact avec la prof de sciences des filles, Tjomlid a appris qu’il y avait eu deux expériences. Dans la première, les routeurs émettaient uniquement leur SSID. La deuxième expérience, dans laquelle les portables se « pingaient » constamment, ne montrait aucune différence important dans la germination. Seule la première expérience a été utilisée dans le rapport (c’est un point pas tout à fait clair, en raison d’informations contradictoires données par l’enseignante). Biais de publication: ne pas rapporter les résultats négatifs.

    Ce graphe est une bien meilleure représentation des résultats, mais pas aussi "sexy" que les photos du cresson.

    Ce graphe est une bien meilleure représentation des résultats, mais pas aussi « sexy » que les photos du cresson.

  • Les articles retrouvés dans les blogs illustraient la différence en germination par des photos des assiettes de cresson, l’une montrant du cresson mature, non irradié, « sain », et l’autre du cresson irradié, « malade ». Si vous regardez les résultats complets dans le rapport, ils ne paraissent pas si choquants: en moyenne le groupe contrôle avait 332 graines germées contre 252 dans le groupe WiFi. Représentation trompeuse des résultats dans la presse.
  • (non relevé par Tjomlid). Les assiettes d’un groupe n’étaient pas spatialement séparées, donc on ne peut considérer des assiettes individuelles comme des observations indépendantes. En fait, on pourrait estimer qu’il s’agit d’une expérience à N=2. Analyse statistique erronée.
  • Les filles ont arrêté l’expérience au jour 13. Pas parce qu’il s’agissait d’un moment prédéfini, mais parce que c’est le moment où le cresson du groupe contrôle avait atteint sa hauteur maximale. Le problème, c’est qu’avec une différence de température de seulement quelques degrés, le cresson peut mettre quelques jours supplémentaires à atteindre la même hauteur. S’il y avait donc une différence de température à cause de l’emplacement des PC portables, ou pourrait s’attendre à ce que le groupe WiFi ait poussé de façon similaire au groupe contrôle si on l’avait laissé quelques jours de plus. Elles cherchaient à obtenir le résultat qu’elles attendaient. Biaisées envers un résultat particulier.
  • Donc comment ces jeunes filles ont-elles accumulé autant de biais? Eh bien, on ne leur avait fourni que de la littérature pointant vers des études qui montraient des effets nocifs, menées par des chercheurs discrédités par des scientifiques sérieux. Et pour un potentiel mécanisme de fonctionnement (dangereux) des champs EM, elles se sont basées sur un unique rapport écrit par Thomas Grønborg, qui lui-même s’est basé sur Olle Johansson (voir plus loin). Choix partial des sources.
D'après le site danois: "Des chercheurs de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Suède ont montré beaucoup d'intérêt dans l'expérience de biologie des cinq filles."

D’après le site danois: « Des chercheurs de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Suède ont montré beaucoup d’intérêt dans l’expérience de biologie des cinq filles. »

Qui sont donc ces scientifiques si enthousiastes par rapport à cette mauvaise expérience? L’article sur le site danois mentionne Olle Johansson, qui a reçu le prix « Trompeur de l’année » des sceptiques suédois en 2004. Il est bien connu pour ses idées sans fondement sur les effets nocifs des rayonnements. Il est dit dans l’article danois qu’il compte répliquer l’expérience des filles en collaboration avec la chercheuse senior Marie-Claire Cammaerts de l’Université Libre de Bruxelles4. On ne devrait s’attendre à rien de bon de cette réplication car, comme je l’ai montré dans le blog il y a quelques temps, on ne peut probablement pas faire beaucoup confiance à Cammaerts pour ce genre d’expériences (voir: Des fourmis capables de miracles statistiques sous rayonnement de GSM?5)
Tjomlid mentionne aussi Andrew Goldsworthy, un autre alarmiste bien connu, et le néerlandais Niek van ‘t Wout, qui est le responsable de l’espace vert d’une ville néerlandaise et l’instigateur de recherches sur les effets potentiellement nuisibles du WiFi sur les arbres (il n’est donc pas scientifique lui-même). Après une expérience pas très concluante, l’université de Wageningen a repris la suite, dont on n’a plus entendu parler.

Il est assez clair qu’on ne peut tirer de cette expérience aucune conclusion sur les effets non thermiques des routeurs WiFi sur la germination. C’est dommage que les filles aient eu comme superviseur une enseignante manifestement biaisée et que leur travail est maintenant récupéré par des pseudo-scientifiques comme « preuve » que les champs EM sont très dangereux, alors que le consensus est que, si risques il y a, ils sont extrêmement faibles. On peut difficilement blâmer les filles pour les erreurs commises et on espère que cette expérience n’entachera pas leur intérêt pour la recherche. Ce peut même être un excellent apprentissage, pour autant qu’elles veuillent bien regarder à ce qui n’allait pas, parce qu’il y avait trop de mauvaise science.

N’oubliez pas de lire le blog de Gunnar Tjomlid, il contient bien plus de choses intéressantes que mon résumé: http://blogs.wsj.com/numbersguy/trees-and-wi-fi-may-co-exist-after-all-1018/

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1 J’ai fait aussi une recherche « wifi cresson » sur google.be

2 Et la Google traduction en français ici. (Il va de soi que si je lisais le danois, je vous aurais fourni une traduction de meilleure qualité.)

3 Et la traduction Google française ici.

4 C’est là d’où je viens, donc je peux pas m’empêcher de faire une spéciale dédicace à mes amis ulbistes. La mention de l’ULB n’est pas tout à fait reluisante dans ce contexte, mais tant pis.

5 Il est probable que je traduise celui-ci un autre jour.

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Re-joyeux Noël!