Probiotiques (Mark Crislip)

Voici un article qui était depuis un bon bout de temps dans ma liste à traduire, mais que j’avais laissé de côté parce qu’il est un peu long. Je me suis décidé il y a quelques jours à me lancer dans sa traduction, et ça tombe plutôt bien puisque ça coïncide assez bien avec la sortie de la dernière BD du pharmachien sur le même sujet: les probiotiques. Olivier Bernard (le pharmachien) a utilisé comme source principale l’article de Science-Based Medicine de Mark Crislip qui est ici traduit. Allez donc voir la BD du pharmachien, puis pour plus de détails, revenez ici lire cette magnifique traduction.

Article original: « Probiotics » publié par Mark Crislip sur Science-Based Medicine le 16 janvier 2009.


Le Wall Street Journal a publié un article sur les probiotiques dans son édition du 13 janvier 2009, intitulé « Bug Crazy: Assessing the Benefits of Probiotics. » Il arrive régulièrement que je sois accosté alors que je déambule dans les couloirs de l’hôpital par des gens me montrant de tels articles et me demandant ce que j’en pense. Les probiotiques sont intéressants. Il s’agit de bactéries vivantes que l’on donne afin de soigner et prévenir certaines maladies. Les probiotiques se situent également dans ces zones où la médecine scientifique et les médecines (prétendument) alternatives s’enchevêtrent. Il y a de bonnes études cliniques qui suggèrent certains domaines dans lesquels ils sont bénéfiques, mais certains aspects de leur utilisation sont complètement extrapolés par rapport au bénéfice réel que les probiotiques peuvent apporter. Cet enchevêtrement entre la médecine alternative et la vraie médecine consiste surtout pour les premiers à être créatif pour faire une montagne thérapeutique à partir de quelque chose de cliniquement insignifiant. L’article du Wall Street Journal fait partie de ce genre de journalisme qui me. rend. fou. Ça me rend fou parce que l’article est construit sur la prémisse que les suppositions sous-jacentes aux thérapies sont vraies. Dès la seconde phrase:

De nombreux experts médicaux pensent que consommer des bactéries saines, appelées probiotiques, améliore l’équilibre général du corps entre bons et mauvais micro-organismes, et booste ainsi la santé générale.

Nombreux? Combien? Quelques grandes gueules dans mon genre? Un consensus? Des experts en quoi précisément? C’est quoi une « bactérie saine »? Les bactéries sont-elles en bonne santé? ou bien vous êtes en bonne santé grâce à elles? Et cette deuxième partie de la phrase: « améliore l’équilibre général du corps entre bons et mauvais micro-organismes, et booste ainsi la santé générale. » Qu’est-ce que ça veut dire? Dès l’introduction se trouve un postulat, non remis en question, qu’il existe une lutte entre bonnes et mauvaises bactéries chez les gens et qui affecte votre santé. Mais chez qui? Quelles bactéries? Dans quelles conditions? L’importance de comprendre quelle catégorie de la population peut bénéficier d’une telle intervention est de taille. J’étais estomaqué en lisant leur liste de 241 produits mis sur le marché l’année passée qui contenaient des probiotiques. J’en connais en tout cas certains qui réussissent bien à améliorer l’équilibre entre bons et mauvais revenus, boostant ainsi la santé de leur compte bancaire. Avant de passer à la suite de l’article, parlons un peu du colon et des bactéries qui y vivent.

Votre colon et les bactéries qui y vivent

Votre colon est un écosystème riche et complexe. Chacun d’entre vous a une forêt tropicale (métaphoriquement, bien sûr) dans son colon. Votre colon est un environnement complexe, contenant des centaines d’espèces de bactéries, dont 99.9% sont anaérobies (des bactéries qui sont tuées par l’oxygène). Chaque gramme de matière fécale, et un gramme n’est pas bien lourd, contient 1011 bactéries anaérobies. Ça fait 100 milliards d’organismes par gramme de caca. Cela peut vous surprendre, mais le colon n’est pas un endroit particulièrement accueillant, et il n’y a pas beaucoup d’oxygène là-dedans. Par conséquent, les organismes qui prospèrent dans les endroits où l’oxygène est rare ou non-existant, les organismes anaérobies ou microaérophiles, sont prédominants dans votre colon. Les organismes anaérobies prédominants sont les espèces bacteroides. Les aérobies, ceux qui ont besoin d’oxygène comme les E. coli, ne constituent que 0.1% de vos selles, soit entre 105 et 107 par gramme d’excrément. Ça fait un à 10 millions d’aérobies par gramme. Et ce sont ces bactéries que l’on peut mettre en culture. On estime qu’on ne peut pas cultiver environ 80% des espèces bactériennes dans les fèces. La muqueuse intestinale est peuplée de Bifidobacterium et Lactobacillus, les deux bactéries les plus courantes dans les probiotiques. Ces bactéries sont des résidents minoritaires de la flore intestinale, mais comme elles vivent sur la muqueuse, en voisinage avec Eubacterium et Propionibacterium, elles pourraient avoir plus d’effets bénéfiques. Le tractus génital féminin possède bien une flore à prédominance de Lactobacillus. La communauté de Lactobacillus varie d’une personne à l’autre. Lactobacillus crispatus et Lactobacillus jensenii sont les lactobacilli qui prédominent dans le vagin. Le Lactobacillus que vous mangez n’est pas le Lactobacillus qui fait partie de votre flore bactérienne normale.

Ce qu’y font les bactéries

La flore bactérienne normale de l’intestin est importante pour de nombreuses raisons. Les micro-organismes empêchent la colonisation d’organismes potentiellement pathogènes. Il y a un nombre limité de niches dans lesquelles peuvent vivre les bactéries. Si ces niches sont remplies de bactéries non pathogènes, il n’y a alors plus de place pour permettre à des bactéries pathogènes de s’installer et croître. Les syndromes de surcroissance bactérienne sont une complication courante des antibiotiques et sont souvent considérés à tort comme un affaiblissement du système immunitaire. Éliminez une partie ou la totalité des bactéries normales, libérez quelques niches écologiques, et les bactéries ou levures qui ont résisté aux antibiotiques vont pousser comme des champignons. Éliminez les bactéries normales avec des antibiotiques et vous aurez une surcroissance de levures ou de Clostridium difficile, une forme particulièrement désagréable de diarrhée infectieuse. Le système immunitaire n’a pas été affaibli par les antibiotiques, il s’agit plutôt du résultat de l’ouverture de nouveaux espaces de vie pour des micro-organismes qui n’y avaient pas accès auparavant. La flore biologique normale est importante, ne fut-ce que pour le fait d’occuper pleinement un espace qui pourrait être utilisé par des organismes pathogènes. Mais les micro-organismes font plus que simplement occuper l’espace. Les bactéries, les bonnes, les mauvaises, les indifférentes, sont plus que des bastions vivants. Ils ont évolué en symbiose avec nous depuis environ 6 millions d’années. Les analyses génétiques montrent que H. pylori est parti d’Afrique avec nous il y a 60 000 ans, et les poux ont été avec nous et nos ancêtres depuis 1.6 millions d’années. Nous ne sommes jamais vraiment seuls, et à notre mort, nous serons consommés par les micro-organismes dont nous avons été les hôtes depuis le début de l’existence de l’Homme. Introduire de nouvelles souches de probiotiques reviendrait à planter du maïs dans une forêt tropicale. Vous pourriez en retirer un certain bénéfice mais n’allez pas croire que vous reconstituez un écosystème normal. Pendant notre co-évolution, les bactéries ont récupéré certaines tâches biochimiques: les micro-organismes fabriquent de la vitamine K et aident à digérer et absorber la nourriture. Autre point essentiel, du moins du point de vue de mon fils de 11 ans, les bactéries sont responsables de la plupart des gaz de flatulence. Une flore normale perturbée par des antibiotiques, des maladies, de la chirurgie, ou des probiotiques peut mener à divers dysfonctionnements biochimiques. Je parle de tout ça pour placer le contexte nécessaire à l’exploration de la plausibilité biologique et l’utilité clinique des probiotiques.

À quoi bon?

La raison d’être [NdT: presque en français dans le texte (« reason d’être »)] des probiotiques est foncièrement douteuse: les bactéries normales sont parties, éliminées, meurtries? Prenez quelques bactéries et remplissez à nouveau votre écosystème. Comparés à la complexité du microenvironnement gastrointestinal, les probiotiques contiennent seulement quelques bactéries, et pas nécessairement les plus couramment trouvées dans les intestins. On peut affirmer sans risque que les « bonnes » bactéries dont on vante les mérites dans les probiotiques ne constituent qu’une partie mineure d’une flore complexe. Quelques points plus détaillés à propos des probiotiques:

  • Le Lactobacillus dans les yaourts n’est pas nécessairement le lactobacillus que l’on trouve généralement dans les pilules de probiotiques. Le yaourt contient plus souvent L. acidophylis ou L. bulgaricus. On trouve dans les probiotiques un ou plusieurs des lactobacilli suivants: Lactobacillus casei, Lactobacillus plantarum, Lactobacillus reuteri, Lactobacillus rhamnosus, ou Lactobacillus GG. Comme déjà mentionné, ce ne sont pas les Lactobacilli que l’on trouve chez les humains.
  • Les Bifidobacterium des probiotiques ne sont pas nécessairement les Bifidobacterium qu’on trouve sur ou à l’intérieur de vous. Il existe de nombreuses souches de Bifidobacterium, dont une fraction seulement se retrouve dans les probiotiques.
  • Saccharomyces boulardii, que l’on trouve dans certains probiotiques, n’est pas un constituant normal de votre flore.
  • Typique du manque de régulations de l’industrie des suppléments, ce que dit l’étiquette n’est peut-être pas ce que contiennent les pilules de probiotiques. Dans plusieurs études qui ont comparé le contenu de l’étiquette avec la culture obtenue, non seulement les organismes étaient incorrectement identifiés, mais parfois les bactéries étaient mortes. Certains organismes non mentionnés sur l’étiquette ont parfois pu être isolés, comme Enterococcus. Ceci dit, Enterococcus est un constituant réel du tractus intestinal.
  • Les probiotiques, ne faisant pas partie de la flore normale, sont éliminés et ne peuvent pas être isolés après avoir arrêté l’ingestion des probiotiques. Ils ne constituent pas la flore normale et ne persisteront pas à moins d’en consommer sans cesse.

Si vous êtes inquiets pour les bactéries de vos tripes, soyez rassurés. Nous consommons régulièrement de la flore fécale par la nourriture que nous mangeons et l’eau que nous buvons. La nourriture, votre compagne/compagnon, le monde entier, sont recouverts d’une fine patine de bactéries gastrointestinales, ce qui vous permet de toujours regarnir votre flore bactérienne oralement. Guten Appetit! Les familles ont tendance à avoir des souches bactériennes similaires. Ma flore intestinale ressemble plus à celle de mes parents qu’à celle de ma femme, suggérant la possibilité d’une prédisposition génétique aux types de souches bactériennes qui colonisent votre intestin1. Lorsque vous donnez des probiotiques à des humains en bonne santé, vous introduisez une petite quantité de bactéries étrangères, par rapport à la quantité de bactéries qui sont déjà présentes. Pour reprendre notre métaphore, c’est comme tenter d’installer un putting-green dans la forêt amazonienne. Pour les gens en bonne santé, ça n’a pas de sens, d’un point de vue microbiologique, de prendre des probiotiques.

Les vertus de la coprophagie

Pour un bénéfice maximal, d’après les scientifiques, essayez de varier votre consommation de types de bactéries, chacune pouvant contribuer à sa manière.

Avec un tel raisonnement, la marche à suivre est de manger des matières fécales variées. Vous obtiendrez ainsi de nombreuses sortes différentes de bactéries, chacune contribuant à sa manière. Les probiotiques sont définis comme des « micro-organismes vivants qui, lorsqu’administrés en quantités adéquates, apportent un bénéfice sur la santé », selon les guidelines de 2002 de l’Organisation Mondiale de la Santé et des Nations Unies. La façon précise dont cela fonctionne n’est pas bien comprise mais les scientifiques pensent que les bonnes espèces de bactéries ont vécu depuis longtemps en symbiose avec les humains et que les effets positifs sur la santé ont pu évoluer dans le temps. C’est juste. Pourquoi donc avaler de grandes quantités de bactéries et levures étrangères ne faisant pas partie intégrante de votre flore gastrointestinale?

Dans le choix d’un probiotique, les consommateurs devraient être attentifs aux produits qui listent une souche spécifique de bactéries sur leur étiquette ou leur site web. Il faut faire attention à la présence de trois mots – par exemple, dans Lactobacillus rhamnosus GG, les deux dernières lettres identifient la souche. La souche GG a été bien testée scientifiquement et a montré des bénéfices pour la santé. Un produit qu’il n’utilise que les deux premiers mots peut contenir une bactérie similaire mais non identique, et n’ayant pas de données scientifiques pour justifier son utilisation.

Des « bénéfices pour la santé » est une affirmation beaucoup trop aspécifique. Il existe des études scientifiques sur les probiotiques, mais est-ce de la bonne science? Mon a priori est le suivant: chez les gens normaux, en bonne santé, le colon possède suffisamment de bactéries et toute addition est superflue, comme pour les compléments alimentaires. Les prétendus bénéfices des probiotiques pour la santé sont souvent en simplifiant ou déformant le propos. Selon le WSJ, les probiotiques sont utiles pour les choses suivantes. Je dois reconnaître le mérite du WSJ qui a pris la peine de mentionner que la plupart des études qui montrent des bénéfices sont financées par les fabricants de probiotiques. Ils ne mentionnent cependant pas explicitement que des études montrent que la source de financement biaise les études cliniques en faveur de l’organisme financeur.

  1. La santé intestinale. Qu’est-ce que la santé intestinale? Ça sonne plutôt bien, n’est-ce pas? Que peut-on bien reprocher à la santé? De nombreux compléments font la promotion de la santé, quoi que cela signifie. Santé intestinale, santé vaginale, santé immunitaire, etc. Je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire. L’eau contribue à la santé. Le steak contribue à la santé. Le vin contribue à la santé. On peut dire de tout ce qui n’est pas un poison qu’il peut, dans les bonnes conditions, contribuer à la santé. C’est une affirmation complètement creuse.
  2. Une digestion accrue. Cela se manifeste par un temps de transit réduit. « …d’après la compagnie, une étude récente présentée à une conférence de l’American College of Gastroenterology, a trouvé qu’un produit laitier contenant les mêmes ingrédients actifs qu’un bol de Yo-Plus réduisait le temps de transit de 31 à 21 heures. » Et c’est bien parce que…? Il existe un mythe selon lequel le colon serait rempli de toxines qu’il faudrait éliminer. À ma connaissance, c’est faux. Pourquoi le fait d’ingurgiter de grandes quantités de bactéries étrangères mène-t-il à un temps de transit réduit? Tout au long de l’histoire de l’humanité, l’intoxication alimentaire a été fréquente. Manger de la nourriture avariée était une malheureuse conséquence du manque de réfrigération et de conservation de la nourriture, combinée avec une existence où la famine guette en permanence. Il y a 3 façons principales d’attraper une infection: le sexe, l’inhalation et l’alimentation. Au long de l’histoire humaine, la source de nourriture n’était pas toujours saine, il n’est donc pas surprenant qu’une bonne partie du système immunitaire se retrouve dans les intestins. Selon Dannon, 70% du système immunitaire se trouve dans les intestins. En effet. Cela permet d’empêcher la flore normale d’accéder au système circulatoire sanguin (un gros problème chez les personnes immunodéprimées suite à une chimiothérapie) et fournit la première ligne de défense contre les bactéries et toxines ingérées. Si par hasard vous mangez de grandes quantités de bactéries, qu’elles proviennent de nourriture avariée ou de yaourts aux probiotiques, le corps s’en débarrasse avec un temps de transit plus court. Si vous voulez vraiment réduire le temps de transit, prenez des probiotiques remplis de Salmonella. C’est probablement la raison pour laquelle les probiotiques causent une réduction du temps de transit: il s’agit de la réponse inflammatoire normale dans le but d’éliminer du corps un bolus de bactéries étrangères. Des déformations… Prenez une réponse physiologique banale et sans doute tout à fait normale face à une infection et transformez-là en bénéfice.
  3. Le syndrome du colon irritable (SCI). Les études cliniques suggèrent effectivement un bénéfice dû à diverses formulations de probiotiques pour les symptômes de SCI. Curieusement, il existe de nombreuses études suggérant que le SCI est une séquelle non spécifique des diarrhées infectieuses de toutes étiologies. Le concept de rajouter des bactéries pour traiter les symptômes est intéressant, bien que la meilleure formulation de probiotiques pour traiter le SCI n’est pas connue. Puisque le SCI est une maladie post-infectieuse, on pourrait se demander si des gens en bonne santé prenant régulièrement et pendant longtemps de grandes quantités de probiotiques développeraient un SCI. Ma première prédiction sur la question: une utilisation à long terme chez les gens en bonne santé va augmenter le risque de SCI.
  4. Les coliques. Il existe des données de bonne qualité suggérant que les probiotiques améliorent les coliques. Si les coliques sont dues à des altérations de la flore intestinale, alors les bébés peuvent bénéficier de probiotiques. Le plus grand bénéfice des probiotiques, comme mentionné précédemment, est probablement de bloquer l’accès aux bactéries pathogènes. Les bactéries ne sont pas en train de flotter librement dans le colon. Elles ont des niches écologiques et doivent souvent se lier à des sites spécifiques sur les cellules. Les probiotiques apportent probablement un bénéfice à leur hôte en bloquant les sites où des organismes pathogènes pourraient se lier, au cas où il s’agit de la cause des coliques. La plupart des parents feraient TOUT ce qui est (légalement) possible pour calmer leur bébé et avoir ne fut-ce qu’une seule bonne nuit. J’espère donc que ces données seront confirmées.
  5. La santé immunitaire. Encore des déformations. Les maîtres-charlatans utilisent souvent l’expression « booster le système immunitaire ». Le système immunitaire chez les gens normaux n’a pas besoin d’être boosté. Il va très bien en temps normal, et des millions d’années d’évolution nous ont fourni un arsenal immunologique sans doute optimal. Quand notre corps combat une infection, il répond par de l’inflammation, et l’inflammation n’est pas toujours une bonne chose.

Booster ou renforcer le système immunitaire?

Les données sont contradictoires. Certains effets des probiotiques, comme ceux sur la maladie inflammatoire intestinale, sont supposément dus à un renforcement de la fonction immunitaire par l’augmentation de la production locale d’anticorps et de lymphocytes-T. Certaines études in vitro, chez les animaux et les humains ont montré la large gamme d’effets qu’ont les probiotiques sur le système immunitaire. Et vous savez quoi? C’est ce qui est censé se passer. Chaque fois que vous ingérez de grandes quantités d’un organisme vivant qui ne fait pas partie de votre flore normale, le système immunitaire va le remarquer et réagir. Ce qu’ils appellent booster ou renforcer la santé immunitaire, j’appelle ça de l’inflammation. Je limiterai la discussion au cas du produit Actimel de Danone, avec les bactéries Lactobacillus casei. Ils ont déposé un nom commercial pour leur souche, Lactibacillus casei ImmunitasTM. Chaque bouteille d’Actimel contient 10 milliards de bactéries vivantes, donc du point de vue de la taille de la colonie bactérienne, ça revient à manger un gramme de matières fécales. Et qu’est-ce que ça fait sur votre système immunitaire? Pas grand chose. Ils font tout un fromage sur le renforcement immunitaire, mais les données qu’ils fournissent dans leur résumé scientifique à l’intention des fournisseurs, enjôleur mais dénué de contenu, dit ceci (d’après le site web de Danone):

La consommation de yaourt contenant L. casei Immunitas (TM) pendant 30 jours a résulté en une augmentation significative du pourcentage d’enfants avec une concentration de Lactobacillus supérieur à 6 log10CFU/g dans les excréments.

Ça a dû être amusant de collecter les échantillons. Les enfants qui prennent Actimel pendant 30 jours ont de plus en plus de lactobacillus dans leurs excréments. Pourquoi est-ce une bonne chose? Parce que. C’est Danone qui le dit. Ils prétendent que cela régule la flore intestinale. Sauf que ce n’est pas le cas. Ils prennent un écosystème complexe et tentent de le remplacer avec une monoculture de « bonnes » bactéries.

L. casei Immunitas (TM) stimule la synthèse d’ADN et la production de cAMP (AMP cyclique) dans les cultures de cellules IEC-6 (lignée cellulaire épithéliale de l’intestin), indiquant une prolifération accrue et une activité cellulaire.

De nouveau, en quoi est-ce une bonne chose? Toute bactérie qui ne fait pas partie de la flore normale causera une réponse inflammatoire. Une réponse immunologique est précisément la façon dont le système immunitaire est censé réagir à tout ce qui n’est pas vous. Extrapoler une amélioration de la fonction immune chez l’humain à partir d’un simple test in vitro, c’est carrément de la torture de données.

Actimel peut moduler la réponse immunitaire innée cellulaire en tempérant la réduction de concentration de cellules tueuses naturelles (cellules NK) induite par l’exercice physique intense.

Et donc? C’est ça, améliorer le système immunitaire? Et que raconte l’étude qui démontre cette amélioration révolutionnaire? Ils ont observé 13 paramètres chez 25 athlètes dont les cellules NK diminuaient pendant l’effort. Ils ont d’abord pris du lait pendant un mois, puis du Lactobacillus pendant un mois, et ont trouvé un seul paramètre dont la réduction était atténuée après avoir pris du Lactobacillus pendant un mois: les cellules NK. Le lait avait une réduction de 5% des cellules NK après effort, tandis que le Lactobacillus avait une réduction de 3%. Wow. Pas de contrôle (chaque patient était son propre contrôle), je suis convaincu. C’est là-dessus que se base Actimel pour affirmer une amélioration de l’immunité. Ce résultat est probablement une fluctuation aléatoire. Si vous faites une recherche Pubmed sur L. casei et d’autres Lactobacilli, vous trouverez une flopée d’effets immunomodulatoires rapportés. Rien de surprenant à cela: soumettez n’importe quel animal à une vague d’organismes et vous aurez les mêmes effets. Prenez par exemple la littérature sur le Candida, un organisme plutôt pathogène. Si vous exposez un animal ou une culture de cellules au Candida, vous obtiendrez un effet immunomodulatoire. Vous pouvez activer ou désactiver le système immunitaire, en fonction de la partie du système immunitaire que vous mesurez et du pathogène que vous testez. Si l’organisme en question, qu’il s’agisse de Candida ou de Lactobacillus, induit une réponse inflammatoire, vous pouvez aumgenter la protection de l’animal contre les futures infections et le cancer. Si vous entraînez le système immunitaire, il fournit une meilleure réponse face aux infections suivantes. C’est une réponse non-spécifique à toutes les bactéries étrangères, y compris les probiotiques. Encore des contorsions. Considérer la réponse normale face à des organismes pathogènes (ou relativement non-pathogènes dans le cas de Lactobacillus) et appeler ça une amélioration immunitaire plutôt qu’une inflammation est un tour de marketing, tout comme faire passer ça comme quelque chose de spécial plutôt que la réponse inflammatoire tout à fait habituelle et banale du système immunitaire face à n’importe quel organisme étranger. Il y a des études intéressantes dans la littérature scientifique à propos des conséquences sur l’inflammation chronique et les maladies vasculaires: le NEJM a récemment publié un article sur le fait que la parodontite chronique peut mener à l’activation des cellules endothéliales (les cellules qui tapissent vos artères) et peut être responsable de cette association connue depuis longtemps entre parodontite et crise cardiaque. La littérature en cardiologie est remplie d’études épidémiologiques corrélant inflammation chronique et crise cardiaques. L’infection aiguë est un état prothrombotique: si vous êtes atteint d’une infection aiguë, votre état inflammatoire augmente le risque de formation de caillot et augmente donc le risque de crise cardiaque, d’AVC ou d’embolie pulmonaire. Ce risque peut rester élevé jusqu’à a une année après l’infection. L’inflammation, ce qui se passe quand on prend 10 milliards de bactéries supplémentaires, n’est peut-être pas une si bonne idée. L’autre aspect intéressant des infections est l’état d’anti-inflammation qui suit l’inflammation. Chaque action requiert une action opposée, et parfois le corps réagit de façon extrême lorsqu’il tente de retrouver son état d’équilibre. Les patients qui survivent à de sévères infections ont un risque accru de nouvelle infection dans le mois suivant la guérison, en raison de la phase d’anti-inflammation.

Autres prédictions

Je ferai deux autres prédictions à propos de la prise chronique de probiotiques.

  1. les études sur la population montrent une augmentation du risque de crise cardiaque, AVC, et embolie pulmonaire à cause de l’état inflammatoire dû aux probiotiques pris de façon régulière.
  2. les infections augmenteront dans le mois ou deux après l’arrêt de la prise chronique de probiotiques.

S’il y a un épidémiologiste qui lit ceci, n’hésitez pas à tester ces prédictions.

Déféqueur d’élite

La diarrhée associée aux antibiotiques est là où les données vont dans le sens des probiotiques. Je pense que les données sont claires sur l’efficacité des probiotiques à prévenir la diarrhée associée aux antibiotiques. À tel point que dans les hôpitaux où je travaille, on donne du yaourt frais aux patients qui reçoivent des antibiotiques. Les probiotiques pour le traitement de la diarrhée? Il y a moins de certitudes. Les données ne sont pas aussi convaincantes et le traitement est potentiellement plus risqué. Les complications des probiotiques sont rares mais peuvent être plus courantes lorsqu’ils sont utilisés pour le traitement d’une diarrhée inflammatoire aiguë. Si vous avez une diarrhée bacillaire du type C. difficile, Shigella, ou E. coli, vous pouvez avoir le colon extrêmement enflammé. Des intestins intacts constituent une barrière importante contre l’infection, tout comme une peau intacte. La plupart des gens seraient réticents à répandre un grand nombre de bactéries vivantes ou de levures sur une blessure à vif, macérée et suintante. Donner ainsi accès aux organismes à votre système sanguin n’est pas une très bonne idée, se dirait-on. C’est ce qui peut se passer avec les probiotiques. Votre système immunitaire reconnaît la plupart de votre flore bactérienne, il est donc rare d’avoir une infection du sang par la flore normale lors d’une colite infectieuse. Il n’en est pas de même avec les bactéries des probiotiques. Presque toutes les fongémies dues à S. boulardii adviennent lorsqu’elles sont données pour traiter les diarrhées inflammatoires. Bien que ce soit très rare, si vous donnez aux gens oralement un gros bolus de bactéries vivantes, contre lesquelles ils n’ont aucune immunité, et que leurs intestins présentent l’équivalent d’une mauvaise éruption cutanée, vous pouvez vous attendre à ce que quelques organismes passent dans le sang. Cela paraît évident pour quiconque travaille en infectiologie. Si vous administrez oralement à des animaux sains une grosse quantité d’organismes relativement non pathogènes, cela peut submerger leurs défenses locales et mener à une infection sanguine en l’absence de colite. Ma carrière consiste à traiter des bébêtes bizarres, donc je suis un peu biaisé quand il s’agit de donner à un patient une infection qu’ils n’ont pas encore déjà eue. J’ai vu deux cas de fongémies à S. boulardii chez des patients qui avaient reçu cette levure pour traiter C. difficile. La littérature médicale ne penche pas vers une augmentation de bactérémies à cause de Lactobacillus dans les probiotiques. Les études sur la population ne démontrent pas d’augmentation de Lactobacillus dans le sang, mais il existe quelques cas rapportés de personnes victimes de problèmes mécaniques ou immunologiques sévères après avoir pris des probiotiques et chez qui Lactobacillus a été retrouvé dans le sang, par exemple un patient ayant le SIDA et atteint d’un lymphome. Donner de grosses quantités de bactéries vivantes à des personnes immuno-déprimées n’est sans doute pas l’idée du siècle.

Conclusion

Les probiotiques sont utiles pour prévenir la diarrhée associée aux antibiotiques. Les probiotiques pourraient être utiles pour prévenir d’autres syndromes de surcroissance, ou des maladies associées, et peut-être aussi pour les perturbations de la flore microbienne intestinale comme le SCI et la colique. Les probiotiques sont des bactéries étrangères qui ne font pas partie de votre tract intestinal normal; ils n’améliorent pas votre système immunitaire et, chez les gens sains, n’améliore pas la santé intestinale, quoi que ce concept nébuleux signifie. Si vous êtes un être humain normal, avec un régime normal, gardez votre argent. Les probiotiques n’ont rien à offrir à part un portefeuille plus léger.


1 J’ai un jour lu ailleurs que le type de bactéries dépendait de la toute première colonisation, c’est-à-dire à la naissance ou peu de temps après, en raison du contact rapproché avec les parents, et la maman en premier lieu. Il arrive souvent qu’il y ait contact avec quelques matières fécales pendant l’accouchement, le bébé ingère un tas de liquides différents provenant de la mère, sans compter l’allaitement et les différents contacts rapprochés dans les jours qui suivent. Tout ceci résulte en un certain partage des bactéries des parents vers l’enfant, qui grandit ainsi avec une flore « héritée » de ses parents. J’ignore si cette explication est suffisante ou si une composante génétique peut avoir une valeur ajoutée, mais elle me semble en tout cas sensée.


Une réflexion sur “Probiotiques (Mark Crislip)

  1. Pingback: Des probiotiques pour la santé mentale (Steven Novella) | Sceptom

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