Risques sanitaires des irradiations de Fukushima (Steven Novella)

Récemment, un collègue qui sait que je travaille dans le domaine de la médecine nucléaire (et donc de la radioactivité) m’a demandé ce que je pensais de Fukushima et des rapports alarmants de radioactivité détectée dans des poissons en Californie. Je ne suis un expert ni dans la physique de la radioactivité ni dans ses effets sanitaires, mais j’en sais tout de même assez, bien plus que le citoyen lambda, pour avoir une lecture éclairée des sources qui traitent du sujet.

Je lui ai répondu qu’il y avait peu de raisons de s’inquiéter, et c’était notamment basé en partie sur la lecture de l’article qui suit, Health Risk from Fukushima Radiation, de Steven Novella, publié sur le CSISOP en Juin 2014.


La peur est une émotion puissante, possédant d’évidentes fonctions protectrices. Cependant, la peur n’est pas toujours adaptative. Une émotion qui a évolué pour protéger nos ancêtres (principalement de dangers tels que des gros prédateurs) reprend aujourd’hui du service dans une civilisation technologique complexe. Chaque jour, les médias, les activistes sociaux, écologiques et autres nous déversent une quantité incroyable de choses que, selon eux, il faudrait craindre.

Heureusement nous avons des outils pour nous guider à travers les dangers qui jalonnent notre chemin, tels que la logique et les preuves. Celles-ci nous aident à prendre du recul par rapport à nos peurs. Elles sont d’autant plus nécessaires qu’Internet est devenu la première machine à sensationnalisme. Les mèmes alarmistes sont les nouveaux prédateurs de notre environnement virtuel, et ils sont toujours prêts à bondir.

Les informations sur la catastrophe de la centrale de Fukushima Daiichi, par exemple, se retrouvent partout sur Internet. Il est certainement raisonnable de se demander si les radiations des réacteurs posent des problèmes de santé ou non, mais que nous disent les données?

Dans cette image  du 5 janvier 2012, un poissonnier vérifie un grand thon rouge avant la première vente du nouvel an lors du marché aux poissons Tsukii de Tokyo. Le thon rouge pêché au large des côtes états-uniennes a présenté des traces de matériaux radioactifs provenant de la centrale nucléaire de Fukushima touchée par un tsunami. Les chercheurs ont affirmé que l'augmentation de radioactivité ne posait aucun risque sanitaire pour le public étant donné que les niveaux observés étaient plus bas que les limites de sécurité japonaise d'un ordre de grandeur, et plus bas que les niveaux d'autres isotopes présents naturellement. (AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNOYOSHIKAZU TSUNO/AFP/GettyImages.)

Dans cette image du 5 janvier 2012, un poissonnier vérifie un grand thon rouge avant la première vente du nouvel an lors du marché aux poissons Tsukii de Tokyo. Le thon rouge pêché au large des côtes états-uniennes a présenté des traces de matériaux radioactifs provenant de la centrale nucléaire de Fukushima touchée par un tsunami. Les chercheurs ont affirmé que l’augmentation de radioactivité ne posait aucun risque sanitaire pour le public étant donné que les niveaux observés étaient inférieurs d’un ordre de grandeur aux limites de sécurité japonaise , et inférieurs aux niveaux d’autres isotopes présents naturellement. (AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNOYOSHIKAZU TSUNO/AFP/GettyImages.)

Le 11 mars 2011, un tsunami a frappé le nord-est du Japon. L’inondation n’a pu être contenue malgré les mesures de sécurité en place à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, et provoqua la fonte de plusieurs réacteurs et des fuites d’eau radioactive dans les environnements immédiats (Marshall 2013). Ceci eut des conséquences sur les restrictions de pêche aux alentours de Fukushima. Des données récentes suggèrent également que de la radioactivité continue à s’écouler dans l’océan près de Fukushima, bien que dans des proportions bien moindres que les premières fuites résultant du tsunami.

La question reste, cependant: jusqu’où les éléments radioactifs de Fukushima ont-ils pu s’étendre, et représentent-ils un risque sanitaire pour quiconque en-dehors des lieux directs? En 2012, des chercheurs ont rapporté avoir détecté dans des thons rouges du Pacifique des éléments radioactifs (césium 134 et césium 137) qui pouvaient clairement être tracés jusqu’à Fukushima (Madigan et al. 2012). Ces thons étaient partis de la côte japonaise et migraient à travers le Pacifique vers la côte californienne, où certains sont pêchés et mangés. Ces poissons pouvaient transporter la contamination radioactive de Fukushima jusque dans les assiettes en Californie. Ceci a engendré des craintes que la contamination de Fukushima puisse être bien pire que ce que les autorités prétendaient, et puisse affecter l’environnement potentiellement dans le monde entier. Cette peur a aussi été répandue via les blogueurs conspirationnistes qui affirmaient que les gouvernements japonais et américains étaient de mèche dans une funeste collaboration pour cacher la vérité aux consommateurs de poisson américains.

La toxicité, néanmoins, est une affaire de dose, même avec quelque chose de visiblement dangereux comme la radioactivité. Une étude de suivi dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Fisher et al. 2013) trouva que les niveaux de contaminants radioactifs dans le thon rouge du Pacifique étaient négligeables:

La dose additionnelle des radionucléides de Fukushima aux humains consommant du thon rouge du Pacifique aux États-Unis a été calculée à 0.9 et 4.7 µSv pour les consommateurs moyens et les pêcheurs commerciaux respectivement. De telles doses sont comparables ou inférieures aux doses que les humains reçoivent quotidiennement par les radionucléides naturellement présents dans de nombreuses nourritures, traitements médicaux, voyages aériens, ou autres sources de background.

L’avantage de communiquer le risque relatif d’exposition aux irradiations, c’est qu’on se rend compte qu’il existe une certaine irradiation de background naturelle qu’on ne peut éviter. Lorsque les niveaux d’exposition sont inférieurs à ceux du background, on peut facilement argumenter qu’un quelconque risque est insignifiant.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a également revu les données concernant les fuites radioactives, sous toutes leurs formes, provenant de la catastrophe de Fukushima. La majeure partie de l’irradiation s’est écoulée dans la semaine suivant l’accident, mais il y a eu des fuites continues depuis lors, principalement via les eaux souterraines. Le rapport de l’OMS conclut: « Une ventilation des données selon l’âge, le genre et la proximité de la centrale, montre bien un risque accru de cancer pour ceux qui sont situés dans les zones les plus contaminées. En-dehors de ces zones – même dans des parties de la préfecture de Fukushima – aucune augmentation observable de l’incidence de cancer n’est attendue » (OMS 2013). Une revue indépendante de 2013 trouvé également peu de preuves d’une irradiation significative en-dehors de la proximité immédiate de l’accident: « Il est important de noter que l’ensemble des niveaux d’irradiation détectés en-dehors du Japon étaient très bas et bien inférieurs à tout niveau de danger public et environnemental » (Thakur et al. 2013).

Selon des estimations récentes, l’eau contaminée par des éléments radioactifs de Fukushima s’écoule dans l’océan proche à un débit de 300 tonnes par jour (Kimura et Kawada 2013). Cela semble beaucoup, mais l’océan Pacifique contient 714 millions de kilomètres cubes d’eau. Une simple dilution réduit la concentration des contaminants radioactifs bien en-dessous des niveaux pouvant poser un risque, que ce soit par rapport à la vie sous-marine ou à la consommation de produits de la mer. Les inquiétudes restent par contre pour les alentours directs, bien sûr. Pour cette raison, le Japon a interdit la pêche le long des côtes près de Fukushima.

Conclusion

La catastrophe de Fukushima Daiichi a eu des conséquences graves pour l’environnement à cause de la contamination radioactive. Cependant, la contamination est en grande partie limitée aux alentours de Fukushima. Une surveillance active des contaminants dans le Pacifique, l’Amérique du Nord, et ailleurs dans le monde révèle des niveaux très bas, inférieurs à des niveaux qui pourraient poser des problèmes sanitaires ou même dépasser le bruit de fond. Même les thons rouges qui proviennent des côtes japonaises ont des niveaux négligeables de contaminants et ne posent aucun risque pour la santé humaine. C’est une bonne nouvelle, mais les effets sanitaires et environnementaux de Fukushima, qui est un désastre encore en cours, devront être surveillés pendant un certain temps. Des rapports de fuites à Fukushima continuent à être publiés, donc c’est un problème dont on entendra encore parler (Saito 2014). On espère que des données soigneusement récoltées serviront à cadrer les décisions politiques et la perception du publique.

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Références

Nicholas S. Fisher, Karine Beaugelin-Seiller, Thomas G. Hinton, et al. 2013. Evaluation of radiation doses and associated risk from the Fukushima nuclear accident to marine biota and human consumers of seafood. Proceedings of the National Academy of Sciences (April 18).

Kimura, Shunsuke, and Toshio Kawada. 2013. Fukushima: Radioactive water flowing into Pacific Ocean despite Japanese government claim. Global Research (October 11). Available at http://www.globalresearch.ca/fukushima-radioactive-water-flowing-into-pacific-ocean-despite-japanese-government-claim/5353898.

Daniel J. Madigan, Zofia Baumann, Nicholas S. Fisher. 2012. Pacific bluefin tuna transport Fukushima-derived radionuclides from Japan to California. Proceedings of the National Academy of Sciences (April 25). Available at http://www.pnas.org/content/early/2012/05/22/1204859109.abstract.

Marshall, Michael. Fukushima leaks will keep fisheries closed. 2013. The New Scientist (August 6). Available at http://www.newscientist.com/article/dn23998-fukushima-leaks-will-keep-fisheries-closed.html#.UwJKd2K-18E.

Saito, Mari. 2014. New highly radioactive leak at Japan’s Fukushima plant. Reuters (February 19). Available at http://news.yahoo.com/highly-radioactive-leak-japan-39-fukushima-plant-045324842–finance.html.

Thakur, P., S. Ballard, R. Nelson. 2013. An overview of Fukushima radionuclides measured in the northern hemisphere. Science of the Total Environment (Aug 1: 458–460; 577–613. doi: 10.1016/j.scitotenv.2013.03.105. Epub May 22, 2013.

World Health Organization. 2013. Global report on Fukushima nuclear accident details health risks. (February 28). Available at http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2013/fukushima_report_20130228/en/.


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