Vaccins et taux de mortalité infantile: une fausse relation avancée par le mouvement anti-vaccins (David Gorski)

L’article suivant traite d’un sujet qui a été déjà abordé sur ce blog plusieurs fois. Pour rappel, il y avait deux histoires personnelles (ici et ), une analyse du nombre de morts évités grâce aux vaccins, une déconstruction générale de mythes sur les vaccins et une démonstration de la malhonnêteté intellectuelle de certains anti-vaccins qui manipulent les données pour faire valoir leur position. L’article d’aujourd’hui rentre dans cette même catégorie de « manipulation », ou du moins de traitement douteux des données afin de faire ressortir des corrélations illusoires entre vaccins et taux de mortalité infantile.

Article original de David Gorski, posté le 9 mai 2011 sur Science-Based Medicine: « Vaccines and infant mortality rates: A false relationship promoted by the anci-vaccine movement« .


Le mouvement anti-vaccins est un sujet fréquent sur le blog Science-Based Medicine. Il y a plusieurs raisons à cela, une des principales étant que le mouvement anti-vaccins est une des formes les plus dangereuses de pseudoscience, une forme de charlatanisme qui, contrairement à de nombreuses autres formes de charlatanisme, met en danger ceux qui ne prennent pas part à la vaccination en brisant l’immunité de groupe et ouvrant la voie à la résurgence de maladies autrefois disparues. Les croyances anti-vaccins partagent pourtant de nombreux aspects avec d’autres formes de charlatanisme, notamment le fait de se baser sur les témoignages plutôt que sur les données. Ceci dit, bien que l’intelligentsia (et j’utilise le terme de façon large) du mouvement anti-vaccins exploite le pouvoir des témoignages et des anecdotes ainsi que la façon dont les êtres humains ont tendance à être plus sensibles à de telles histoires qu’à des données scientifiques brutes, les leaders du mouvement anti-vaccins ont bien conscience que la science est unanimement peu favorable aux témoignages et que ceux-ci sont insuffisants pour la contrer dans le domaine de la politique et des relations publiques.

C’est pourquoi, au fil des ans, divers « scientifiques » (et j’emploie le terme de façon très large à nouveau) de la frange anti-vaccins ont produit des études de piètre qualité, parfois mêmes frauduleuses, qui sont ensuite brandies comme la preuve que les vaccins causent l’autisme ou du moins comme la preuve qu’il y a encore une vraie controverse scientifique, alors que d’un point de vue scientifique, l’hypothèse vaccins-autisme se languit des fjords1. Les exemples sont légion, par exemple les travaux de Mark et David Geier dont les études ont mené à l’utilisation de la castration chimique pour traiter les enfants autistes; Andrew Wakefield dont les petites études cas-témoins contiennent presque certainement des données frauduleuses; une « enquête téléphonique » franchement incompétente commandée par Generation Rescue2 afin de comparer les enfants « vaccinés versus non-vaccinés »; une « étude » encore plus incompétente dans laquelle Generation Rescue utilise un groupe d’États partialement sélectionnés pour essayer d’argumenter que les pays qui requièrent plus de vaccins ont de plus hauts taux de mortalité infantile. Ces efforts ne s’arrêtent pas là. Par exemple, l’année passée, Generation Rescue a demandé 809 721$ du règlement d’Airborne pour mettre en place une étude « vaccinés versus non-vacinés », malgré les difficultés notoires d’une telle étude et la faible probabilité de trouver quoi que ce soit3 sans un énorme nombre d’enfants inclus dans l’étude.

La semaine passée, ils ont remis le couvert.

Le retour de la revanche de l’affirmation que plus de vaccins = plus de mortalité infantile

Depuis une semaine environ, les activistes anti-vaccins s’emploient à vanter sous tous les toits deux « études » ou « rapports », l’un dont je vais pouvoir parler ici, l’autre qui devra attendre un peu. Je commencerai par dire un mot de ce dernier:

Investigateurs et familles d’enfants victimes de vaccins dévoilent un rapport détaillant un lien manifeste vaccins-autisme d’après les propres données du gouvernement.

Un rapport exige une action immédiate du Congrès.

Les directeurs du Elizabeth Birt Center for Autism Law and Advocacy (EBCALA), des parents et des enfants victimes de vaccins tiendront une conférence de presse sur les marches du U.S. Court of Federal Claims (717 Madison Place, NW à Washington, DC) mardi 10 mai à midi afin de dévoiler une enquête établissant le lien entre vaccins et autisme. Pendant plus de 20 ans, le gouvernement a publiquement nié un lien vaccins-autisme, alors que, dans le même temps, son Vaccine Injury Compensation Program (VICP) distribuait des dédommagements pour dégâts causés par des vaccins à des enfants atteints de dommages cérébraux, de crises épileptiques et d’autisme. Cette enquête, basée sur des données du gouvernement, publiques et vérifiables, réouvre le débat controversé vaccins-autisme.

L’enquête a trouvé qu’un nombre conséquent d’enfants dédommagés pour préjudices dus aux vaccins sont par ailleurs autistes. Le gouvernement a affirmé qu’il « n’enregistrait pas » les cas d’autisme parmi les cas de préjudices dus aux vaccins. Sur base de cette enquête préliminaire, les données suggèrent que l’autisme est au moins trois fois plus courant chez les enfants endommagés par les vaccins que dans la population générale.

Ceci ressemble en tout point à « l’étude » que l’activiste anti-vaccins Robert F. Kennedy Jr devait originalement annoncer devant les marches de la Maison Blanche en avril dernier, mais sa conférence de presse fut finalement annulée. Apparemment, cette publication devait apparaître dans le journal de l’École de Droit de Pace University, ce qui, bien entendu, est typiquement l’endroit idéal pour de la littérature scientifique avec peer-review, du moins selon les standards des pseudoscientifiques.

Peu importe ce que devait contenir cette annonce, l’autre exemple est une étude qui, d’une manière ou d’une autre, a réussi à se faire publier dans la littérature peer-review. Je l’ai découverte grâce à deux sources, premièrement nos lecteurs, dont plusieurs m’ont envoyé des liens vers l’étude, et deuxièmement, le site web de charlatanerie en tous genres par excellence, NaturalNews.com, qui a triomphalement annoncé la semaine passée que les pays qui avaient le plus recours aux vaccins avaient les plus hauts taux de mortalité infantile:

Une nouvelle étude, publiée dans Human and Experimental Toxicology (http://het.sagepub.com/content/earl…), un journal peer-review indexé dans la National Library of Medicine, a trouvé que les pays avec de plus hauts taux de mortalité infantile ont tendance à donner plus de vaccins aux nourrissons. Par exemple, les États-Unis exigent que les nourrissons reçoivent 26 vaccins – le plus grand nombre au monde – et ont par ailleurs plus de 6 nourrissons qui meurent pour 1000 naissances. Par contraste, la Suède et le Japon administrent 12 vaccins aux nourrissons, le moins au monde, et rapportent moins de 3 morts pour 1000 naissances.

Avant de se plonger dans l’étude même – qui, vous l’imaginez, possède quelques… problèmes – jetons un coup d’œil aux auteurs. Le premier auteur, Neil Z. Miller, est décrit comme un « chercheur indépendant », et le second auteur, Gary S. Goldman, est décrit comme un « informaticien indépendant ». C’est loin d’être un bon début, étant donné qu’aucun des deux ne semble avoir la moindre qualification qui laisserait croire au lecteur qu’ils ont une quelconque expertise en épidémiologie, immunologie ou en science en général. Ceci dit, je suppose qu’on pourrait prendre en considération le fait qu’ils aient apparemment réussi à publier un article dans un journal peer-review et constater de fait la nature démocratique de la science, où il n’y a pas forcément besoin d’être affilié à une université ou à une société en biotechnologie ou pharmaceutique pour publier dans la littérature scientifique. D’un autre côté, bien que l’étude ne mentionne aucun financement via des bourses ou des firmes privées, je vois malgré tout un conflit d’intérêt. Plus précisément, l’article de NaturalNews.com indique que le « National Vaccine Information Center (NVIC) a fait don de 2500$ et Michael Belkin a donné 500$ (en mémoire de sa fille Lyla) pour un accès libre à l’article (le rendant ainsi accessible à tous les chercheurs). » Le NVIC, pour rappel, a été fondé par Barbara Loe Fisher et constitue un des groupes anti-vaccination les plus anciens et les plus influents aux USA, surtout depuis leur récente association avec Joe Mercola afin de promouvoir les idées anti-vaccins.

Non, vraiment, pas un bon début du tout.

La suite n’est pas tellement plus surprenante. J’ai fait quelques recherches Google, comme à mon habitude lorsque je découvre quelqu’un que je ne connais pas encore, et j’ai trouvé sur la page Wikipedia de Miller de nombreuses preuves qu’il a une longue histoire d’activisme anti-vaccination, notamment par la publication de livres avec des titres comme « La roulette du vaccin: miser la vie de votre enfant », « Théorie de l’immunisation vs Réalité: les vaccins sur la sellette », et « Les vaccins: sont-ils vraiment sûrs et efficaces? », entre autres. Mais ce n’est pas tout; il est également le directeur du ThinkTwice Global Vaccine Institute et garde une copie de cette étude sur son site web. Gary S. Goldman est encore plus intéressant. Il se trouve être le président et fondateur de Medical Veritas, un « journal » sérieusement anti-vaccins, qui fait aussi dans le négationnisme VIH/SIDA, ayant publié des « réanalyses » douteuses de résultats d’autopsie de victimes du SIDA, comme Eliza Jane Scovill. Il mentionne aussi sur son site web qu’il a écrit un livre intitulé « Le vaccin contre la varicelle: Une nouvelle épidémie de vice et de corruption« .

Encore moins prometteur.

Ceci dit, on pourrait se demander pourquoi je souligne tout ceci. N’est-ce pas une attaque ad hominem? Certainement pas. Je ne suis pas en train d’argumenter que l’article en question serait à jeter parce que ses auteurs sont clairement membres de la frange anti-vaccins. Qui sait? Ils pourraient être sur une piste. Tout ce que je fais, c’est m’en tenir à ne pas faire deux poids deux mesures en ce qui concerne les conflits d’intérêt et, comme Harriet l’a récemment discuté, lesdits conflits ne sont pas nécessairement financiers seulement. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises dans le passé, des conflits d’intérêt ne signifient pas nécessairement qu’une étude est erronée, de mauvaise qualité, voire fausse de A à Z. Simplement, cela requiert un peu plus de scepticisme, surtout lorsque les conflits ne sont pas déclarés, ce qui est le cas de l’article en question qui ne rapporte pas le lien avec le NVIC, Medical Veritas et ThinkTwice. Pourquoi Miller ne s’est pas présenté comme éditeur et fondateur de ThinkTwice, ou Goldman comme fondateur et éditeur de Medical Veritas? On se le demande bien. Savoir que ces deux-là ont ces fonctions est tout aussi important que savoir quand une firme pharmaceutique publie une étude sur son dernier médicament.

Mais qui sait? Peut-être ai-je tort. Bon, je ne crois pas que ce soit le cas, mais cela nécessite de se plonger un peu dans l’article en question pour le montrer.

Mortalité infantile en fonction du nombre de vaccins

La première chose à savoir, c’est qu’il s’agit d’un article extrêmement simple. J’irais même jusqu’à dire que c’est carrément primaire plutôt que simple. En gros, Miller et Goldman se sont basés sur le World Factbook, un catalogue de données mondiales tenu par la Central Intelligence Agency (CIA). Observant qu’en 2009 les USA étaient 34e en termes de mortalité infantile, ils ont rassemblé les données de taux de mortalité infantile pour les USA et pour tous les pays qui ont des taux plus bas que les USA, puis ont comparé ces chiffres avec le nombre de vaccins requis dans chaque pays. Ils ont ensuite porté en graphique le taux de mortalité en fonction du nombre de doses de vaccins, ce qui donne la figure 1:

figure1

Voilà. Toute l’essence de l’article est là.

Chaque fois que je vois passer un article comme ça, je me demande: qu’aurais-je dit sur cet article s’il m’avait été envoyé comme reviewer dans un journal? Ce graphique pose toute une série de questions. D’abord, pourquoi les auteurs ont-ils utilisé les données de 2009? La référence citée indique que les données ont été collectées en avril 2010. C’était il y a plus d’un an [NdT: l’article original date de mai 2011]. Est-ce qu’il a vraiment fallu une année entre soumission et publication? Quoiqu’il en soit, chaque fois que je vois des investigateurs essayer de corréler deux variables comme la mortalité infantile et le nombre de vaccins, je me demande: quelle est l’hypothèse de travail? On est en plein dans la logique fallacieuse des cigognes qui apportent les bébés. C’est en réalité étonnamment simple de trouver des corrélations abusives, comme cela a été démontré maintes et maintes fois lorsque des blogueurs trouvent des corrélations entre deux choses qui n’ont aucun rapport, comme les vaccins et les morts par accident de la route ou la montée des températures et le nombre de pirates.

Je constate également que les auteurs tentent de refaire le même coup que J.B. Handley et son équipe avaient fait lorsqu’ils avaient essayé de convaincre les gens que les enfants américains sont « survaccinés », en gonflant artificiellement le nombre apparent de vaccins administrés en comptant les vaccins multivalents comme valant plus qu’un. Par exemple, le ROR et le dTpa sont comptés chacun comme valant 3 car chaque vaccin est trivalent, c’est-à-dire contient des vaccins contre trois maladies différentes. En fait, les auteurs de cette perle font précisément cela avec un talent exemplaire, comme l’explique Catherina:

Il y a toute une série de choses mauvaises dans cette procédure – à commencer par la façon dont Miller et Goldman comptent les vaccins, de manière purement arbitraire et truffée d’erreurs.

Arbitraire: ils comptent le nombre de vaccins en les regroupant selon leur formule aux USA (dTpa compte pour un, Hib pour plusieurs) et selon des désignations non spécifiques (la « polio » se donne toujours oralement à Singapour) plutôt que selon les antigènes. Mais en suivant cette logique, le Japon, qui administre toujours le vaccin BCG à souche bactérienne atténuée, monterait en haut de la liste. Évidemment, ça ne correspondrait plus à ce que les auteurs voudraient. Mais si on compte par « dose » plutôt que par antigène, pourquoi les vaccins dTpa, PVI, hepB et Hib sont comptés comme 4 alors qu’en Autriche, par exemple, ils sont donnés en une seule dose, l’Infanrix hexa?

Erreurs: le calendrier de vaccination allemand recommande le dTpa, Hib, PVI and HepB, ainsi que le PCV à 2, 3 et 4 mois, ce qui les place directement le groupe 21-23. La quatrième série de doses est recommandée de 11 à 14 mois, et les vaccins Men-C, ROR et varicelle sont recommandés pour un âge minimum de 11 mois également, ce qui signifie qu’une partie des enfants allemands vont se retrouver dans le groupe le plus élevé, pour autant qu’on compte selon la façon de Miller/Goldman.

Après avoir utilisé des méthodes douteuses et imprécises pour compter les vaccins requis et établir la corrélation avec les taux de mortalité infantile, les auteurs reprennent. Notant que les USA ont un mauvais taux de mortalité infantile (TMI) par rapport à la richesse du pays et aux dépenses des soins de santé, les auteurs disent:

Il y a beaucoup de facteurs qui jouent sur le TMI de tout pays. Par exemple, les naissances prématurées aux États-Unis ont augmenté de plus de 20% entre 1990 et 2006. Les enfants prématurés ont un plus haut risque de complications pouvant mener au décès durant la première année de vie6. Cependant, cela n’explique pas entièrement pourquoi on observe si peu d’amélioration du TMI aux États-Unis depuis 20007.

Les pays diffèrent selon leurs exigences de vaccination pour les enfants de moins d’un an. En 2009, cinq des 34 pays avec les meilleurs TMI requéraient 12 doses de vaccins, le chiffre le plus bas, tandis que les États-Unis requéraient 26 doses de vaccins, la plus grande quantité parmi tous les pays. Pour explorer la corrélation entre les doses de vaccins donnés de façon routinière dans chaque pays et leur taux de mortalité infantile, une analyse par régression linéaire a été effectuée.

Ça revient à partir d’une observation raisonnable pour ensuite sauter à une hypothèse avec peu ou pas de justification scientifique, autrement dit à l’inventer de toutes pièces. La seconde question qui me vient à l’esprit est: pourquoi une une relation linéaire? Aucune justification n’est donnée pour une analyse par régression linéaire. Ma troisième question est: pourquoi ces données-là en particulier?

Cette troisième question est probablement la plus intéressante de toutes. Miller et Goldman ont repris les données pour une seule année. Il y en a pourtant pour beaucoup d’autres; si une telle relation entre TMI et vaccins est réelle, elle doit être robuste et se retrouver à travers l’analyse des données de plusieurs années . De surcroît, les auteurs se sont donné beaucoup de peine pour ne récolter que les données des États-Unis et des 33 pays qui avaient de meilleurs TMI que les USA. Il n’y aucune raison statistique pour ça, pas plus que de raison scientifique. De nouveau, s’il s’agit d’une vraie corrélation, elle devrait être suffisamment robuste pour être visible à travers les comparaisons de plus de pays que seulement les USA et ceux avec de meilleurs taux de mortalité infantile. En gros, le choix des données analysées semble fortement indiquer un choix partial. Si j’avais été un reviewer de cet article, j’aurais insisté sur l’utilité d’un ou deux ensembles de données supplémentaires. Par exemple, j’aurais demandé des analyses pour plusieurs années et/ou d’utiliser les classements du Département Population des Nations Unies, qui peuvent être trouvés dans la page Wikipedia contenant la liste des pays rangés par taux de mortalité infantile. Et j’insisterais sur le fait d’effectuer les analyses de sorte qu’elles incluent plusieurs pays avec des TMI pires que ceux des USA. En effet, puisque la discussion semble tourner autour des USA, qui, d’après Miller et Goldman, requièrent plus de vaccins que n’importe quel autre pays, il serait alors logique de regarder également les 33 pays avec des TMI pires que ceux des USA.

Quoiqu’il en soit, j’ai été chercher les données moi-même et j’ai joué un peu avec. Une chose que j’ai immédiatement remarquée, c’est que les auteurs ont retiré quatre pays, Andorre, Liechenstein [sic], Monaco et San Marino, avec comme justification le fait que ces pays sont trop petits et ont enregistré moins de cinq décès d’enfants. Quand toutes les données sont utilisées, r²=0.426, alors qu’avec l’exclusion de ces quatre pays r² augmente à 0.494, ce qui signifie que l’ajustement de la courbe aux données semble meilleur; étrange coïncidence… De toute façon, ce n’est pas un ajustement très solide, certainement pas suffisamment pour convaincre de l’existence d’une relation linéaire. Plus contestable encore, les auteurs, probablement insatisfaits de leur relation linéaire faiblarde et peu convaincante avec les données brutes, décident alors de se lancer dans des manipulations créatives des données en divisant les pays en cinq groupes selon le nombre de vaccins, en prenant la moyenne de chaque groupe et en retraçant le graphique. Sans surprise, les données ressortent plus clairement, ce qui est certainement la raison de cette manipulation complètement superflue. En règle générale, ce genre d’analyse produira toujours un graphique linéaire plus joli, comparé au pattern éclaté de la figure 1. D’habitude, on a recours à ce genre de coup de pouce quand le graphique brut ne donne pas la relation voulue.

Pour terminer, il est important de rappeler que les TMI sont très difficiles à comparer d’un pays à l’autre. La source que je cite le plus souvent pour illustrer ce point est, croyez-le ou non, un article de Bernardine Healy, ancienne directrice du NIH [National Health Institute] qui a flirté ces 3 ou 4 dernières années avec le mouvement anti-vaccins:

Premièrement, c’est risqué de comparer la mortalité infantile aux USA avec les rapports d’autres pays. Les États-Unis comptent toutes les naissances comme vivantes tant qu’il y a le moindre signe de vie, sans tenir compte de la prématurité ou de la taille. Ceci comprend ce que dans beaucoup de pays est considéré comme un mort-né. En Autriche et en Allemagne, le poids du fœtus doit être au moins de 500 grammes pour être considéré comme une naissance vivante; dans d’autres pays d’Europe, comme en Suisse, le fœtus doit faire au moins 30 centimètres de long. En Belgique et en France, les naissances à moins de 26 semaines de grossesse sont considérées comme des morts-nés. Et quelques pays ne sont pas toujours systématiques dans la façon d’enregistrer les bébés qui meurent pendant les premières 24 heures après la naissance. Les États-Unis sont donc certains de rapporter des taux de mortalité infantile plus élevés. Pour cette raison, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques, qui rassemble les chiffres au niveau de l’Europe, met en garde contre les comparaisons entre pays.

La mortalité infantile dans les pays développés n’est plus liée, comme dans le passé, à des bébés en bonne santé qui meurent de conditions qu’on peut traiter. La plupart des enfants qui meurent aujourd’hui en bas âge sont nés avec une condition critique, et 40% meurent durant le premier jour après la naissance. Les causes majeures sont un faible poids à la naissance et la prématurité, ainsi que les malformations congénitales. Comme le note Nicholas Eberstadt, professeur au American Enterprise Institute, la Norvège, qui a un des taux les plus bas de mortalité infantile, ne montre pas de meilleure  survie infantile quand on tient compte du poids à la naissance.

C’est assez ironique que Bernardine Healy, qui s’est associée si fortement avec le mouvement anti-vaccins, au point d’avoir été nommée Personne de l’Année 2008 par Age of Autism, fournisse une explication si claire et concise sur les difficultés de comparer les taux de mortalité infantile entre nations. Miller et Goldman prétendent qu’ils ont essayé de tenir compte de ces différences de comptage pour les quelques pays qui n’utilisent pas des méthodes cohérentes avec les directives de l’OMS, mais ils ne disent pas comment ils l’ont fait ni quelles sources ils ont utilisées pour ce faire. Remarquez que les bébés qui meurent au premier jour sont également ceux qui n’ont pas reçu de vaccins, ou alors seulement la dose de naissance du vaccin contre l’hépatite B (aux États-Unis). Étant donné que la mortalité infantile est définie comme la proportion d’enfants qui meurent avant un an, et que la plupart meurent très tôt, beaucoup d’entre eux ont eu très peu de vaccins, voire pas du tout, puisque la grande majorité des calendriers vaccinaux aux USA commence à partir de 2 mois. Autrement dit, il n’y a eu aucun effort pour déterminer s’il y avait une quelconque corrélation entre le nombre de vaccins administrés et le fait que les enfants décédés sont en fait décédés à un âge où ils sont censés recevoir la plupart des vaccins requis pendant la première année. Pire, il n’y a pas eu la moindre tentative de corriger pour de nombreux facteurs confondants. Ce qui n’empêche pas les auteurs de s’interroger:

Parmi les 34 pays analysés, ceux qui requièrent le plus de vaccins tendent à avoir les pires TMI. Nous devons donc nous poser des questions cruciales: est-il possible que certains pays exigent trop de vaccins pour les enfants et que des vaccins supplémentaires deviennent une surcharge toxique pour leur santé? Certains décès répertoriés dans les 130 catégories de mortalité infantile sont-ils réellement associés avec une sur-vaccination? Existe-t-il des décès liés aux vaccins qui se cachent dans ces tableaux de décès?

Qu’importe si les auteurs ne présentent aucune donnée pour justifier de telles spéculations. Car spéculer, c’est bien ce qu’ils font, et pas qu’un peu. Ils s’étalent sur deux pages entières pour essayer de forcer un lien entre les vaccins et le syndrome de mort subite du nourrisson (MSN), laissant soupçonner une sorte de conspiration pour masquer les MSN en les redéfinissant, puis citent de vieilles études qui suggéraient une corrélation entre vaccination et MSN tout en omettant des données plus récentes qui montrent que le risque de MSN n’augmente pas après vaccination, et que, vraisemblablement, la vaccination est même un facteur empêchant potentiellement la MSN. En effet, une des études dont discutent les auteurs est un abstract présenté en 1982, même pas un article publié dans un journal peer-review.

Et enfin, il y a le problème de l’erreur écologique. Une erreur écologique peut apparaître quand une analyse épidémiologique est faite sur des données de groupe plutôt que sur des données d’individus. En d’autres termes, le groupe est l’unité d’analyse. Clairement, comparer les calendriers de vaccination aux taux de mortalité infantile à l’échelle d’un pays est la définition même de l’erreur écologique. De telles analyses ont tendance à surestimer les différences observées, comme l’a décrit Epiwonk en analysant – surprise, surprise! – un article de Mark et David Geier:

Faire ce saut du niveau de l’individu au niveau du groupe, c’est commettre l’erreur écologique, que l’on peut définir simplement en considérant que des relations observées entre groupes sont également valables entre individus.

L’erreur écologique a été décrite la première fois par le psychologue Edward Thorndike en 1938 dans un article intitulé « De l’erreur d’imputer des corrélations trouvées dans les groupes aux individus ou aux plus petits groupes qui les composent. » (Tout est dans le titre, n’est-ce pas?) Le concept a été introduit en sociologie en 1950 par W.S. Robinson dans un article de 1950 intitulé « Corrélations écologiques et comportement des individus », et le terme erreur écologique a été inventé par le sociologue H.C. Selvin en 1958. Le concept de l’erreur écologique a été formellement introduit en épidémiologie par Mervy Susser dans son texte de 1953, « Penser la causalité dans les sciences de la santé », alors que des analyses de groupe avaient été publiées en santé publique et épidémiologie depuis plusieurs décennies.

Pour vous montrer un exemple d’erreur écologique, jetons un rapide coup d’œil au papier de H.C. Selvin de 1958. Selvin a réanalysé l’étude de 1897 d’Emile Durkheim (le « père de la sociologie »), Suicide, qui investiguait l’association entre religion et suicide. Bien qu’il soit difficile de trouver l’article de Selvin, les analyses ont été reproduites dans une revue par le professeur Hal Morgenstern de l’Université du Michigan. Durkheim avait des données sur quatre groupes de provinces prusses entre 1883 et 1890. Lorsque le taux de suicide est ramené au pourcentage protestant de chaque groupe, une régression écologique révèle un risque relatif de 7.57, « autrement dit, il semble que les protestants sont 7½ fois plus susceptibles de commettre un suicide par rapport aux autres pratiquants (dont la plupart étaient catholiques)… En fait, Durkheim a comparé les taux de suicide des protestants et des catholiques vivant en Prusse. À partir de ses données, nous trouvons que le taux était environ deux fois plus grand parmi les protestants que parmi les autres groupes religieux, suggérant une différence conséquente entre les résultats obtenus au niveau écologique (RR = 7.57) et ceux obtenus au niveau individuel (RR = 2). » Donc, dans les données de Durkheim, l’estimation de l’effet (le risque relatif) est amplifié d’un facteur 4 par le biais écologique. Dans une récente enquête de méthodologie sur le biais d’amplification dans les études écologiques, Dr Tom Webster de l’Université de Boston montre que les mesures d’effets peuvent présenter un biais vers le haut pouvant aller jusqu’à 25 fois ou plus dans les analyses écologiques dans lesquelles les facteurs confondants ne sont pas contrôlés.

En bref, l’analyse écologique de Miller et Goldman garantit pratiquement une surestimation de toute relation observée, un peu à la façon dont certaines études de faibles doses d’irradiation ont été faites. Vu que la différence entre les plus bas et les plus hauts TMI n’est que d’un facteur deux, en gros vu les données en question, il est très improbable qu’il y ait la moindre relation. C’est particulièrement vrai étant donné que les auteurs n’ont manifestement pas contrôlé pour les principaux facteurs confondants. Ajoutez à cela qu’ils n’ont utilisé qu’un ensemble restreint de données et n’ont même pas inclus les pays avec des TMI plus élevés que les USA, et je déclare cet article complètement inutile. C’est une honte pour le journal Human and Experimental Toxicology que ses reviewers n’aient pas relevé ces problèmes et qu’un éditeur ait laissé un tel article voir le jour. L’éditeur en chef Kai Savolainen et l’Editor for the Americas A. Wallace Hayes devraient avoir honte.

Conclusion

Cette étude rejoint la longue liste d’études mal planifiées, mal exécutées, mal analysées qui ont pour objectif de montrer que les vaccins causent l’autisme, les maladies neurologiques, ou même la mort. Ce n’est pas la première et ce ne sera pas la dernière. La question est: comment devons-nous réagir face à de telles études? En premier lieu, en tant que sceptiques, nous devons faire attention à ne pas devenir tellement blasés que des réflexes d’animosité prédominent. Aussi improbable que cela puisse être, il y a toujours la possibilité qu’il y ait quelque chose qui vaille la peine d’être pris au sérieux. Ensuite, nous devons prendre la peine d’analyser ces études et d’expliquer aux parents, lorsque c’est possible (ce qui est majoritairement le cas), pourquoi exactement il s’agit de mauvaise science ou pourquoi les conclusions ne sont pas étayées par les données présentées. Internet est extrêmement rapide. Si vous faites une recherche google avec « mortalité infantile » et « vaccins », les blogs anti-vaccins qui glorifient l’étude de Miller et Goldman et l’étude elle-même apparaissent en toute première page de résultats4.

Telle est la puissance d’une mauvaise étude couplée à la disponibilité d’Internet et la naïveté des reviewers et éditeurs de journaux qui n’ont pas conscience d’être manipulés.


1 Cette expression mérite une explication. L’auteur fait référence à un sketch des Monty Python, un des plus célèbres, dans lequel un client mécontent vient retourner un perroquet que le commerçant lui a vendu alors que le perroquet était décédé. Le vendeur, prétendant que le perroquet n’a aucun problème, rétorque à un moment donné que le perroquet, un type bleu norvégien, se languit des fjords (et est donc en catalepsie par la nostalgie). L’auteur veut donc faire comprendre que l’hypothèse vaccins-autisme est bien morte, quand bien même les anti-vaccins prétendent qu’elle toujours bien présente.

2 Generation Rescue est l’organisation pour enfants autistes de Jenny McCarthy, probablement la célébrité la plus vocalement anti-vaccins actuellement (dans le monde anglophone du moins). Si vous avez comme moi les plugins Web of Trust et Rbutr (que je vous recommande vivement), désactivez-les avant de visiter le site web; ça s’allume dans tous les sens, avec 3 rebuttals pour rbutr et des avertissements de WoT pour « Affirmations mensongères et immorales », « Frauduleux » et « Haine, discrimination ». EDIT: après avoir modifié les liens pour utiliser donotlink, les plugins Web of Trust et Rbutr ne s’activent pas. Dommage qu’on ne puisse pas les intégrer en un seul outil; ça me fait hésiter à continuer à utiliser donotlink malgré son utilité incontestable… 

3 Le lien redirige vers une page qui n’a rien à voir, en japonais. Le blog dont la source était tirée semble avoir fermé. EDIT: merci à louveha pour avoir trouvé l’article dans les archives.

4 Étant donné que l’article est déjà un peu vieux, ce n’est plus vrai aujourd’hui.


5 réflexions sur “Vaccins et taux de mortalité infantile: une fausse relation avancée par le mouvement anti-vaccins (David Gorski)

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  2. Pingback: Sceptom a un an! | Sceptom

  3. Merci beaucup, c’est très instructif et je n’ose imaginer le boulot qu’il y a derrière cette traduction.
    C’est vraiment super que des sceptiques francophones pratiquant aussi l’anglais comme toi nous enrichissent de toutes ces informations auxquelles nous n’avons pas toujours accès !!!!

    Bonne continuation.

    Aimé par 1 personne

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