Pourquoi le cerveau humain crée-t-il de faux souvenirs? (BBC News)

L’article d’aujourd’hui parle d’un projet artistique qui met ensemble photographie et esprit critique, en particulier le problème des faux souvenirs et de la faillibilité de la mémoire humaine.

Article original de Melissa Hogenboom, journaliste scientifique à BBC News, posté le 29 septembre 2013: « Why does the human brain create false memories? »


Une photo éditée faisait croire à beaucoup de gens qu'ils avaient vraiment fait un tour en montgolfière

Une photo éditée faisait croire à beaucoup de gens qu’ils avaient vraiment fait un tour en montgolfière

La mémoire humaine s’ajuste et se modifie constamment pour correspondre au monde extérieur. Un projet artistique espère montrer à quel point nos souvenirs sont faillibles.

Nous générons tous de faux souvenirs et l’artiste AR Hopwood s’est décidé à les « collectionner ». Depuis un an, il a demandé au public de lui soumettre des anecdotes concernant les faux souvenirs et en fait ensuite une représentation artistique.

Les souvenirs en question allaient de croire avoir mangé une souris vivante à des souvenirs d’avoir été capable de voler enfant. Un homme écrivait qu’il avait cru erronément que sa petite amie avait une sœur qui était décédée chez un dentiste. Il était tellement convaincu par ce souvenir qu’il avait gardé secret ses visites chez le dentiste. Il écrit: « Un jour, lors d’un dîner de famille, elle dit qu’elle irait chez le dentiste la semaine prochaine. Tout le monde se tut, puis ma mère dit que ce devait être difficile d’aller chez le dentiste après ce qui s’était passé. »

Les archives des faux souvenirs

Une sélection de faux souvenirs anonymes:

Je me rappelle avoir mordu dans une souris à l’âge de quatre ans pour forcer mon frère à se calmer… Une souris passait à côté et j’ai mordu dedans. Le sang remplissait ma bouche et dégoulinait sur mon visage.

Je me souviens avoir vu par la fenêtre une comète verte dans le ciel.

Je me rappelle clairement avoir regardé à la TV le premier homme sur la Lune, depuis mon parc d’enfant. Mais… j’avais trois ans et j’étais endormi dans une autre pièce.

J’ai des souvenirs d’avoir été capable de voler quand j’étais tout petit. Pendant des années, à l’adolescence, j’ai vraiment du lutter pour accepter que ce n’était pas un souvenir réel.

C’est loin d’être un cas rare. Les neuroscientifiques disent qu’une grande partie de nos souvenirs quotidiens sont incorrectement reconstruits parce que notre vision du monde change constamment.

Un tour de l’imagination

Des indices subtils peuvent facilement diriger nos souvenirs dans la mauvaise direction.

Une expérience célèbre faite par Elizabeth Loftus en 1994 a révélé qu’elle était capable de convaincre un quart des participants qu’ils s’étaient perdus un jour dans un centre commercial lorsqu’ils étaient enfants.

Une autre expérience similaire en 2002 trouva qu’il était possible de faire croire à la moitié des participants qu’ils avaient fait un tour en montgolfière quand ils étaient enfants, simplement en leur montrant des « preuves » photographiques modifiées.

Les participants croyaient s'être un jour perdus dans un centre commercial lorsqu'on leur montrait des "preuves".

Les participants croyaient s’être un jour perdus dans un centre commercial lorsqu’on leur montrait des « preuves ».

Ce travail a été mené par Kimberley Wade à l’Université de Warwick, UK. Pour son projet, Mr Hopwood lui demanda de prendre part à un vrai tour en montgolfière, dont la vidéo et des photos seraient montrées à l’exposition. Elle dit avoir participé avec beaucoup d’enthousiasme.

« J’étudie la mémoire depuis plus de 10 ans, et je suis toujours ébahie de voir comment notre imagination peut nous jouer des tours et nous faire croire avoir fait quelque chose qui n’a jamais eu lieu, et nous mener à créer des souvenirs si forts et pourtant illusoires, » dit-elle. La raison pour laquelle nos souvenirs sont si malléables, explique Kimberley Wade, est la trop grande quantité d’information à digérer. « Nos systèmes perceptifs ne sont pas conçus pour remarquer les moindres détails de notre environnement. Nous emmagasinons de l’information avec tous nos sens, mais tout n’est pas enregistré, » ajoute-t-elle. « Donc quand nous nous rappelons un événement, ce que notre mémoire fait vraiment c’est combler les trous par de nouvelles informations tirées de ce que nous savons à propos du monde qui nous entoure. »

Clés perdues

La plupart du temps, les faux souvenirs concernent les situations de la vie de tous les jours et n’ont aucune conséquence si ce n’est la dispute occasionnelle avec un conjoint sur qui a, encore, perdu les clés.

Un test simple

  • Prononcez à un ami les mots suivants: lit, repos, réveillé, fatigué, rêve, réveil, sieste, couverture, sommeil, ronfler, paix, bailler et somnoler
  • Plus tard, demandez à votre ami de se rappeler des mots entendus
  • combien de fois le mot dormir a été incorrectement rappelé?

Une étude a montré que les participants se rappellent du mot dormir avec à peu près la même probabilité que les autres mots de la liste.

Mais parfois, les faux souvenirs peuvent avoir des conséquences bien plus graves. Par exemple lorsqu’un témoignage au tribunal mène à une condamnation prononcée à tort. La technologie en criminologie a permis de renverser de telles condamnations. Le Innocence Project aux USA fait campagne pour dénoncer les cas de témoignages erronés et dresse la liste de toutes les personnes qui ont par conséquent pu être acquittées. Le projet rapporte qu’il y a eu aux USA 311 acquittements après condamnation grâce aux analyses ADN, dont 18 cas de personnes condamnées à mort avant que les preuves ADN aient pu prouver leur innocence.

Christopher French, de l’Université Goldsmiths à Londres, explique que la faillibilité de la mémoire humaine est une notion trop peu connue et acceptée, surtout dans le système judiciaire. « Bien que ce soit bien connu en psychologie, et largement accepté par quiconque a étudié la littérature, c’est très peu connu dans la société en général, dit-il. « Il y a toujours des gens qui croient que la mémoire fonctionne comme une caméra, ainsi que des gens qui acceptent la notion freudienne de refoulement – que, face à un événement horrible, la mémoire s’enfouit dans le subconscient. » Mais les preuves de souvenirs refoulés sont « extrêmement minces sur le terrain », ajoute-t-il.

Le souvenir d'un psychologue de son tour en montgolfière montré lors de l'exposition.

Le souvenir d’un psychologue de son tour en montgolfière montré lors de l’exposition.

Le Pr French a également participé au projet sur la mémoire. Il espère que cela fera mieux connaître la malléabilité de la mémoire humaine. Tout comme AR Hopwood. Il dit être fasciné de voir que les gens peuvent se construire un souvenir si fort d’un événement complètement fictif. « Ce que je trouve intéressant, c’est que les anecdotes deviennent des portraits miniatures des personnes (mais anonymes), et pourtant ce que vous découvrez sur ces gens ne s’est en fait jamais passé. Il y a là un paradoxe amusant que je trouve très attrayant, en tant qu’artiste, » dit-il.

Fuir le tigre

Selon un autre chercher, les erreurs que le cerveau humain commet peuvent avoir une utilité. Sergio Della Sala, un neuroscientifique cognitiviste à l’Université d’Edimbourg au Royaume-Uni, explique la chose de la manière suivante. Imaginez que vous êtes dans la jungle et vous voyez du mouvement dans les hautes herbes. Les humains ont comme réaction naturelle de paniquer et de s’enfuir, en pensant qu’il pourrait y avoir un tigre prêt à bondir. Un ordinateur, lui, déduirait que dans 99% des cas, il s’agit simplement du vent. Si nous réagissions comme un ordinateur, nous aurions été dévorés par le tigre la fois où il aurait vraiment été là. « Le cerveau est prêt à faire 99 erreurs pour fuir le tigre. C’est parce que le cerveau n’est pas un ordinateur. Il fonctionne à partir d’hypothèses non rationnelles. Il est enclin à faire des erreurs et a besoin de faire des raccourcis, » dit le Prof Della Sala. Les faux souvenirs sont le signe d’un cerveau en bonne santé, ajoute-t-il. « Ils sont le sous-produit d’un système de mémoire qui fonctionne. Vous pouvez faire des inférences très rapidement. »

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