Stradivari surprise: des solistes rejettent les célèbres violons en test à l’aveugle (LA Times)

Voilà un sujet qui me plaît particulièrement bien: on y parle de musique (classique par ailleurs, ce qui me parle encore plus), de méthode scientifique, et de remise en question d’affirmations souvent répétées mais jamais démontrées. Étant moi-même musicien (classique aussi, mais au piano), scientifique (de formation et de métier), et sceptique (par plaisir), je pourrais trouver difficilement mieux.

Le thème abordé est celui de la prétendue supériorité des violons anciens, mise au test dans une étude scientifique. J’avais déjà lu quelques articles sur le sujet, notamment celui-ci de l’AFIS (Assocation Française pour l’Information Scientifique) ou encore celui-ci qui traite de la capacité à discerner à l’aveugle un stradivarius, même pour un expert. On trouve également des articles du même cru à propos du vin, extrêmement intéressants: celui-ci parle de la façon dont les attentes modifient les perceptions, celui-ci sur les erreurs des experts en dégustation à l’aveugle, celui-ci sur l’incapacité du grand public à deviner le prix d’un vin, et enfin celui-ci sur l’inutilité des conseils des œnologues étant donné que leur capacité sensorielle est plus fine que la nôtre – et donc nous ne sentons pas ce qu’ils sentent.

Pour revenir au sujet d’aujourd’hui, l’article décrit une étude en aveugle avec des violonistes renommés qui devaient tester 12 instruments, 6 anciens et 6 neufs, et donner leur préférence. Résultat: les nouveaux violons sont plus appréciés que les anciens. Le site charlatans.info en parle également ici.

Article original: « Stradivari surprise: Soloists diss famous violins in blind tests« , publié le 7 avril 2014 par Karen Kaplan du LA Times.


Qu’est-ce qui rend si supérieurs les violons fabriqués par les membres de la famille Stradivari? Rien, selon une nouvelle étude des Proceedings of the National Academy of Sciences. Dans une version musicale du fameux test Coke versus Pepsi, des scientifiques se sont joints à des experts qui fabriquent, jouent et vendent des violons pour voir s’il y avait un certain poids à l’idée répandue que les vieux violons sont supérieurs aux nouveaux modèles. Tout comme avec le soda, les chercheurs ont découvert que de grands violonistes n’arrivaient pas à faire la différence entre les instruments récents et anciens. De plus, lorsque les solistes ne connaissaient pas l’âge des instruments sur lesquels ils jouaient, ils donnaient de plus hautes notes aux nouveaux violons qu’à ceux fabriqués par les maîtres italiens il y a plusieurs siècles.

L’étude se base sur une expérience menée en 2010 lors du Concours International de Violon d’Indianapolis. Il  y a quatre ans, des chercheurs avaient invité 21 violonistes à jouer sur trois violons anciens – incluant deux stradivarius – et trois instruments nouveaux. Étonnamment, les violonistes n’arrivaient pas à deviner lesquels étaient neufs et lesquels étaient anciens. Le violon préféré était un modèle neuf, tandis que le moins aimé était un stradivarius.

Depuis que ces résultats ont été publiés (également dans le journal PNAS), certains ont tenté de trouver des explications de la pauvre performance des vieux violons. Parmi les critiques: le test ne comprenait que six instruments; les instruments étaient évalués dans une chambre d’hôtel; et chaque musicien avait moins de 30 minutes pour faire son évaluation.

Cette fois-ci, les chercheurs ont choisi six violons anciens (dont cinq stradivarius) à comparer avec six nouveaux. Ils ont invité 10 solistes accomplis à essayer les instruments à leur rythme et à choisir celui qu’ils prendraient avec eux en tournée. Comparé au test d’Indianapolis, ils ont donné aux musiciens plus de temps pour évaluer les instruments (un total de 2.5 heures) et les ont fait jouer non seulement dans une salle de répétition mais également dans une salle de concert de 300 places.

Les chercheurs sont allés dans le détail pour empêcher les solistes de deviner l’âge des violons sur base de leur apparence, leur texture, leur odeur ou d’autres facteurs. Les instruments neufs ont été « vieillis » de telle sorte que leur aspérité ne les trahissent pas. Les musiciens devaient porter des lunettes teintées et jouer dans salles assombries.

À la fin des séances, les musiciens évaluaient les violons d’après leur qualité générale ainsi que d’après certains facteurs comme la maniabilité, la qualité de sonorité et la clarté du son. Ils ont sélectionné leurs quatre instruments préférés et avaient le droit de rejeter n’importe quel violon qui ne leur convenait pas. Chaque violon recevait quatre points pour une première place, trois points pour une seconde place, deux pour une troisième et un pour une quatrième place. Chaque rejet coûtait un point.

L’ensemble des tests terminé, un vainqueur sortait clairement du lot – un nouveau violon, désigné comme « N5. » Quatre des 10 solistes l’ont choisi comme leur favori, quatre l’avaient comme second choix et il n’a été rejeté que deux fois. Il a donc reçu un score total de 26 points.

En deuxième place avec 13 points se trouvait « N10, » un autre violon neuf. Ensuite « O1 », un violon de l’Âge d’Or de Stradivari, avec 11 points.

À l’autre bout se trouvait « O12 », un stradivarius qui a été rejeté neuf fois et a donc récolté un score de -9.

Les chercheurs ont tenté d’appliquer des sytèmes de points alternatifs pour voir si les vieux violons s’en sortaient moins. Mais même s’ils ne tenaient compte que des violons favoris et ignoraient les rejets, les nouveaux violons arrivaient toujours en tête. « Nous n’avons trouvé aucun système de cotation plausible qui donne plus de chance aux vieux violons, » ont écrit les chercheurs.1

Les chercheurs ont également demandé aux solistes de jouer sur plusieurs violons pendant 30 secondes chacun, puis de deviner s’il était vieux ou neuf. Sur 69 cas, 33 ont été correctement devinés et 31 incorrectement. (Les cinq cas manquants étaient « indéterminés », rapportent les chercheurs.)

Les solistes s’en sont sortis encore moins bien pour deviner l’âge des violons qu’ils préféraient. Lorsque les chercheurs ont restreint leur analyse aux violons qui étaient dans le top 4, les solistes ont prédit que les instruments étaient anciens dans 14 cas et nouveaux dans 7 cas. En réalité, les violons étaient anciens dans 9 cas et nouveaux dans 12 cas. Quand un soliste aime un violon, il ou elle sera enclin à penser qu’il est ancien, disent les chercheurs.

« Il est clair que parmi les violonistes (certains parmi eux jouant régulièrement sur de vieux violons italiens) et les instruments (cinq d’entre eux étant des stradivarius), il y a une préférence générale pour les nouveaux, » concluent les chercheurs. « Étant donné la stature et l’expérience des solistes, les affirmations en faveur de qualités de jeu uniques chez les vieux violons italiens ont désormais besoin d’un fort soutien empirique. »


1 Bien que la méthodologie globale me semble solide, ce point en particulier est dérangeant. L’idée que les vieux violons devraient être meilleurs est tellement ancrée dans l’esprit que les chercheurs essaient de fabriquer un système de point qui conforte leur idée. C’est complètement à l’encontre de l’esprit scientifique!

4 réflexions sur “Stradivari surprise: des solistes rejettent les célèbres violons en test à l’aveugle (LA Times)

  1. Le fait que les chercheurs tente de trouver une notation qi permettrait de mettre les vieux violons devant et qu’il n’y arrive pas est une façon de contrer l’argument selon lequel le résultat viendrait de la méthodologie d’attribution des points ! C’est tout a fait scientifique de montrer que quelque soit la notation utilisée ce sont toujours les violons récents qui sont devant. Sauf si la notation favorise les violons mal aimés !

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    • C’est pas faux. Ça dépend en fait de la motivation des chercheurs. D’un point de vue méthodologique, ça ressemble quand même à de la pêche aux résultats positifs. Mais vu qu’il se trouve que finalement aucun système ne fait gagner les stradivarius, ça renforce les conclusions. Mais ce n’est vrai qu’a posteriori.
      Comment ont-ils décrit cette approche? Ont-ils d’emblée précisé qu’ils allaient tester plusieurs méthodes? ou bien ont-ils suivi une méthode, puis au vu des résultats ont essayé une autre? C’est discutable…

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  2. Pingback: Épisode #251: Stradivari surprise « Scepticisme Scientifique

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