Mini-cours d’esprit critique 3 – La tâche de sélection de Wason (Robert Carroll)

Parmi les mini-cours d’esprit critique de Robert Carroll, les deux premiers avaient déjà été traduits, ici et . Voici le troisième, l’article original est là: « Critical Thinking mini-lesson 3 – The Wason Card Problem« .

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Un des éléments sympa du Amazing Meeting organisé par le James Randi Educational Foundation plus tôt cette année était le temps dédié à des mini-conférences données par ceux qui avaient répondu à l’appel aux articles. Une de ces conférences a été donnée par Dr Jeff Corey, qui enseigne la psychologie expérimentale à C.W. Post College. Sa conférence parlait de la tâche de sélection de Wason et de son rôle dans l’enseignement de l’esprit critique. Quatre cartes sont présentées: A, B, 4 et 7. Il y a une lettre d’un côté de la carte et un chiffre de l’autre. Quelle(s) carte(s) devez-vous tourner afin de déterminer si l’affirmation suivante est fausse? « Si une carte a une voyelle d’un côté, alors elle a un nombre pair de l’autre.« 

2014-04-04 22_16_26-The Wason Card Problem - Critical Thinking Mini-lesson - The Skeptic's Dictionar

(Je vous suggère de prendre quelques minutes pour tenter de résoudre le problème avant de continuer.)

(J’espère que vous avez réussi à vous retenir de passer à la suite et à trouver vous-même la solution du problème. Avant de continuer, essayez de résoudre cette version alternative: sur les cartes sont inscrits « bière », « soda », « 16 ans » et « 22 ans ». Sur un côté de la carte se trouve le nom d’une boisson; sur l’autre se trouve l’âge de la personne. Quelle(s) carte(s) faut-il tourner pour vérifier si la proposition suivante est fausse? Si une personne boit de la bière, alors la personne a plus de 19 ans.)

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J’ai donné la tâche de sélection de Wason à 100 étudiants ce dernier semestre, et seulement sept ont trouvé la solution, ce à quoi je m’attendais. Il y a plusieurs explications d’un tel résultat. L’une des explications les plus souvent avancées est celle du biais de confirmation. Cette explication vient du fait que la majorité des gens pense qu’il faut retourner les cartes A et 4, la carte voyelle et la carte nombre pair. On pense que ceux qui retournent ces cartes pensent « Je dois retourner A pour voir s’il y a un nombre pair de l’autre côté, et je dois retourner le 4 pour voir s’il y a une voyelle de l’autre côté. » Une telle façon de penser indiquerait qu’on essaie de confirmer l’affirmation Si une carte a une voyelle d’un côté, alors elle a un nombre pair de l’autre. On peut supposer que la personne se dit que si l’affirmation ne peut être confirmée, alors elle doit être fausse. Cette explication pose la question: pourquoi la plupart des gens tente de confirmer une proposition, alors que la tâche est de déterminer si elle est fausse? Une possible explication est que les gens ont tendance à essayer de faire rentrer des cas individuels dans certains schémas ou ensembles de règles. Le problème de cette explication est que, dans ce cas, la consigne est de trouver les cas qui ne respectent pas la règle. Y aurait-il une sorte de résistance interne à une telle tâche? Serions-nous tellement obsédés à faire rentrer des cas individuels dans une règle que nous n’arrivons même pas à suivre la consigne, pourtant tellement simple, de trouver les cas qui ne respectent pas la règle? Ou bien sommes-nous tellement obsédés que nous aurions tendance à penser que la meilleure façon de déterminer si un cas ne suit pas une règle est d’essayer de la confirmer, et si ce n’est pas le cas, seulement alors, nous considérons que la règle pourrait être fausse?

Corey a observé que si le problème est modifié de sorte que les éléments abstraits, des nombres et des lettres, sont exprimés en termes concrets, par exemple les boissons et l’âge du buveur, le taux de réussite augmente significativement (voir l’exemple plus haut). On pourrait penser que le biais de confirmation pousserait les gens à vouloir retourner la carte bière et la carte 22, mais ce n’est pas le cas. La plupart des gens voient que la carte soda et la carte 22 ne permettent pas de résoudre le problème. Si ma mémoire est juste, Corey explique cette différence de résultats entre les versions abstraite et concrète en termes de psychologie évolutionniste: les humains sont câblés pour résoudre des problèmes pratiques et concrets, et non abstraits. Pour soutenir cette idée, il explique avoir simplifié le test abstrait en n’y incluant que deux cartes (montrant 1 et 2) et a obtenu des résultats tout aussi mauvais.

Avant de leur poser le problème de Watson, j’avais discuté avec ma classe du biais de confirmation, mais pas des propositions conditionnelles. La majorité semblait comprendre le biais de confirmation; si ce dernier est responsable des mauvais résultats, alors être au courant du biais de confirmation n’est pas d’une grande aide à surmonter cette entrave à l’esprit critique. Cela rentre dans le cadre de mon enseignement. La reconnaissance d’une entrave est une condition nécessaire mais pas suffisante pour surmonter cette entrave. Mais au prochain semestre, je donnerai le problème de Watson à mes étudiants après avoir discuté de comment déterminer la vérité des propositions conditionnelles. Quiconque a étudié la logique des propositions conditionnelles devrait savoir qu’une proposition conditionnelle est fausse si et seulement si l’antécédent est vrai et le conséquent est faux. (L’antécédent et la proposition si; le conséquent est la proposition alors.) Donc la proposition Si une carte a une voyelle d’un côté, alors elle a un nombre pair de l’autre ne peut être fausse que si la proposition une carte a une voyelle d’un côté est vraie et la proposition elle a un nombre pair de l’autre est fausse. Je dois aller regarder la carte avec une voyelle pour voir ce qu’il y a de l’autre côté, parce que ce pourrait être un nombre impair et donc me prouverait que la proposition est fausse. Je dois aussi aller regarder la carte avec le nombre impair pour voir ce qu’il y a de l’autre côté, parce que ce pourrait être une voyelle et donc me prouverait que la proposition est fausse. Je n’ai pas besoin de regarder la carte avec la consonne puisque l’affirmation que je suis en train de tester n’a rien à voir avec les consonnes. Je n’ai pas besoin non plus de regarder la carte avec un chiffre pair puisque le fait qu’il y ait une voyelle ou une consonne de l’autre côté ne m’aidera pas à déterminer si l’affirmation est fausse.

Il est possible que la raison pour laquelle beaucoup pensent qu’il faut retourner la carte au chiffre pair est qu’ils pensent, par erreur, que l’affirmation à tester implique que si une carte a une voyelle d’un côté, alors elle ne peut pas avoir de consonne de l’autre. Autrement dit, il est possible que le haut taux d’échec est dû à une mauvaise compréhension des implications logiques plutôt qu’au biais de confirmation. Dans la version concrète du problème, il est probablement beaucoup plus facile de voir que la proposition Si une personne boit de la bière, alors elle doit être plus âgée que 19 ans n’implique pas que si quelqu’un a plus de 19 ans, il ne peut pas boire de soda. Si c’est bien le cas, alors une explication en termes de différence entre implication contextuelle et implication logique pourrait être plus satisfaisante que celle en termes de biais de confirmation. Peut-être est-ce le contexte englobant boissons et âge du buveur qui indique aux gens qu’une personne peut avoir plus de 19 ans et ne pas boire de la bière sans pour autant réfuter l’affirmation à tester, c’est-à-dire que si vous buvez de la bière alors vous avez plus de 19 ans n’implique pas que si vous avez plus de 19 ans, vous ne pouvez pas boire de soda. Autrement dit, dans le cas concret, les gens n’ont peut-être pas une meilleure compréhension de l’implication logique que dans le cas abstrait et aucun des deux cas n’a quelque chose à voir avec le biais de confirmation.

D’un autre côté, certains peuvent argumenter que s’ils tournent la carte chiffre pair et trouvent une voyelle, alors  ils ont confirmé l’affirmation, ce qui revient dans les faits au même que montrer que l’affirmation n’est pas fausse, mais vraie. Ce serait alors un biais de confirmation classique. Trouver un cas qui confirme la règle ne prouve pas que la règle est vraie. Mais trouver un cas qui infirme la règle prouve que la règle est fausse.

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NB: le prochain mini-cours d’esprit critique sera une suite à cet épisode.

Une réflexion sur “Mini-cours d’esprit critique 3 – La tâche de sélection de Wason (Robert Carroll)

  1. Pingback: Dictionnaire sceptique: Le biais d’optimisme | Sceptom

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