Des partisans de la théorie du complot font rétracter un article par la menace d’une poursuite judiciaire (IFLS)

Dans mon post précédent, je disais qu’il était difficile d’être à jour avec l’actualité mais que je faisais parfois des exceptions. C’est une autre exception aujourd’hui, avec un article qui est apparu très récemment dans mon fil Facebook via la page IFLS. L’article original, publié le 6/04/2014 par Stephen Luntz sur le site web de IFLS est là: « Conspiracy Theorists Get Paper Withdrawn Through Bogus Legal Threat« .

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Crédit photo: NOAA. Une étude sur ceux qui contestent le réchauffement climatique retirée suite à des menaces de poursuites qui semblent sans fondement.

Crédit photo: NOAA. Une étude sur ceux qui contestent le réchauffement climatique retirée suite à des menaces de poursuites qui semblent sans fondement.

Un journal scientifique avec peer-review1 a rétracté un article sur la croyance aux théories du complot chez les opposants au réchauffement climatique anthropique. Non pas suite à des erreurs de fond, ou en raison d’une qualité académique trop basse, mais bien à cause d’une menace de diffamation. Le cas est plus grave qu’il n’y paraît compte tenu que, d’un point de vue légal, l’article n’est pas diffamatoire et toute poursuite judiciaire ferait long feu. Cette rétractation est une victoire pour ceux qui sont hostiles à la recherche sur le changement climatique et pour tous les partisans de la théorie du complot en général, lesquels, selon les mots de l’auteur principal « bombardent régulièrement les journaux avec des exigences de rétractation d’articles. »

L’auteur principal, le Professeur Stephan Lewandowsky de l’Université de West Australia (UWA), dit qu’il connait un seul article qui a été retiré d’un journal avec peer-review sous la menace d’une poursuite pour diffamation. Il constate que les opposants à la recherche climatique ne cessent de bombarder les journaux qui publient ces recherches, et que cela les encourage à poursuivre les menaces.

Dans le cas de Lewandowsky, le travail ne portait pas sur la recherche climatique, mais plutôt sur la psychologie de ceux qui la rejettent. Cependant, les stratégies de « construction de l’outrage », pour reprendre les mots de l’avocat de l’UWA, sont identiques. Lewandowsky remarque que les journaux peer-review « reçoivent très régulièrement des revendications de retraits d’articles sur les changements climatiques avant même qu’ils aient été publiés. » Les personnes à l’origine de ces revendications ne connaissent pas le contenu de l’article, mais savent que s’il soutient la thèse anthropique du réchauffement, alors ils râlent et exigent la censure.

Si le travail de Lewandowsky avait été, ne fut-ce que potentiellement, diffamatoire, un certain nombre d’autres auteurs devrait s’inquiéter de voir le même sort s’abattre sur leur propre travail. On voit pourtant très difficilement qui est la soi-disant victime de diffamation. Exceptés les citations et les résumés de recherches précédentes, la plupart de l’article fait référence à des commentaires anonymes sur des posts de blog. Diffamer quelqu’un sans donner de nom est, à tout le moins, très difficile. De surcroît, Lewandowsky explique que personne n’a contesté l’exactitude des citations – la « diffamation » semble s’en tenir uniquement au fait de relever les erreurs logiques ou factuelles dans les citations, les contradictions entre citations d’une même personne, et la façon dont les textes montrent les signes d’une pensée conspirationniste.

Si un quelconque article critiquant les erreurs de pensée est en danger de rétractation, les victimes potentielles sont légion.

Dans un article publié dans une série d’articles de Lewandowsky dans Psychological Science en 2012, il arrive à la conclusion, pas vraiment suprenante, que les personnes croyant à une théorie conspirationniste discréditée sont plus susceptibles de croire à d’autres théories conspirationnistes. Plus amusant, Lewandowsky a trouvé que ceux qui croient que la princesse Diana a été assassinée sur ordre de la famille royale sont aussi particulièrement enclins à penser qu’elle a mis en scène sa propre mort et est toujours vivante. Le fait que ces deux théories ne puissent être vraies en même temps ne les dérangeait guère – si vous croyez que la vérité n’a pas été rapportée, il y a des chances que vous croyiez à n’importe quel scénario, pour autant que celui-ci ne soit pas soutenu par la logique et les preuves.

Plus significativement, Lewandowsky a trouvé que la croyance à toutes sortes d’idées réfutées possède une valeur prédictive pour le fait d’être convaincu que les émissions de dioxide de carbone ne sont pas responsables du changement climatique. La corrélation était valable aussi bien pour un échantillon aléatoire de 1000 américains que pour ceux, dans son étude, qui étaient les plus ouvertement hostiles sur le web aux recherches climatiques.

L’étude a provoqué beaucoup d’outrage. Tandis que, parmi les hostiles au changement climatique, nombreux sont ceux qui affirment par ailleurs que le VIH ne cause pas le SIDA ou que la NASA a mis en scène l’atterrissage sur la Lune, ceux qui ne croient qu’au premier n’aiment guère être amalgamés avec les cinglés qui croient aux seconds.

Des allégations de fautes académiques graves ont été faites à l’université où travaille Lewandowsky, suivies de requêtes du Freedom of Information pour accéder à ses e-mails. Lewandowsky avait trouvé des corrélations bien plus fortes encore avec le soutien aux économies de libre marché, mais ce genre de résultats n’a pas engendré les mêmes réactions épidermiques.

Lewandowsky a donc décidé de faire une étude sur les réponses online, en observant les blogs des contestataires2 du réchauffement climatique anthropique (RCA) (le terme contestataire est utilisé dans le sens psychologique de quelqu’un qui refuse les preuves écrasantes). Cet article, Recursive fury: Conspiracist ideation in the blogosphere in response to research on conspiracist ideation3, a été publié dans Frontiers of Psychology l’année passée.

De nombreux contestataires ont conclu que les résultats du premier article avaient été « truqués », prétendant que les « alarmistes » avaient répondu au questionnaire en se faisant passer pour des contestataires et avaient cautionné des théories conspirationnistes discréditées afin de donner une mauvaise image des contestataires.

D’autres allégations ont circulé sur les motivations des auteurs, sous-entendant que l’enquête avait été faite de sorte à produire les résultats publiés. Bien que la plupart était facilement réfutable, elles ont été récupérées et ont circulé à nouveau, notamment sur le blog de la chronique la plus lue d’Australie. Certains événements complètement fortuits (par exemple le fait que le site web était inaccessible pendant quelques heures) étaient présentés comme faisant partie d’un complot cherchant à empêcher les gens de découvrir les erreurs de l’enquête.

Lewandowsky a analysé ces affirmations face à des faits testables et à une liste des caractéristiques de la pensée conspirationniste, et a trouvé que, de façon systématique, les commentateurs sautaient à la conclusion qu’il y avait une vaste campagne contre eux, allant jusqu’au comité d’éthique de l’UWA et aux propriétaires d’un site web académique sur lequel Lewandowsky parle parfois de son travail.

Un article sur « l’acharnement récursif » n’aurait pas pu être le mot de la fin. Les contestataires du RCA se sont plaints à Frontiers of Psychology sur de nombreux terrains. Les éditeurs ont rétracté l’article, un des plus lus sur leur site web alors, pendant qu’ils investigaient les allégations. Après plus d’un an, ils ont communiqué la déclaration suivante:

Suite à un petit nombre de plaintes reçues à la publication de l’article de recherche cité ci-dessus, Frontiers a mené une enquête détaillée sur les aspects académiques, éthiques et légaux de ce travail. L’enquête n’a identifié aucun problème sur les aspects académiques et éthiques de l’étude. Elle a, par contre, déterminé que le contexte légal est insuffisamment clair et, par conséquent, Frontiers décide de rétracter l’article. Les auteurs comprennent cette décision, tout en s’en tenant au contenu de leur travail et regrettant les limitations de la liberté académique dues aux facteurs légaux.

La décision a été critiquée par l’un des reviewers de l’article, Elaine McKewon de l’Université de Technology à Sidney. McKewon a noté que les lois sur la diffamation au Royaume-Uni (où un tel procès aurait eu les plus grandes chances d’aboutir) ont été modifiées le premier janvier, précisément afin d’empêcher un tel effet négatif sur les débats publics.

« Il existe un groupe pas bien grand mais incroyablement bruyant qui tente d’interférer avec la marche scientifique, » dit Lewandowsky. « Cela signifie que les gens ne sont pas complètement informés des risques du changement climatique. Les preuves dans la littérature indiquent que les scientifiques deviennent réticents à rapporter ce qui se passe. »

L’UWA a montré son soutien à Lewandowsky et a republié l’article sur leur propre site web. Jusqu’à présent, aucun signe ne pointe vers une menace de procès, et Lewandowsky affirme qu’ils ne s’en inquiètent pas.

Lewandowsky ne sait pas si Frontiers of Psychology a capitulé parce que les coûts d’un procès en diffamation, même gagné, seraient trop élevés, ou bien si d’autres facteurs étaient en jeu.

Aucun de ceux qui allèguent que les scientifiques en désaccord avec la position dominante sur le changement climatique se font censurer ne semblent concernés par cet authentique acte de censure.

Lewandowsky a discuté en long et en large de l’histoire de l’article dans la conférence ci-dessous.

Stephan Lewandowskay: In Whose Hands the Future? de Peter Sinclair sur Vimeo.

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1 Dans le processus de publication d’un article scientifique, celui-ci est parfois relu par des pairs, c’est-à-dire des experts dans le domaine concerné. Sur base des commentaires émis par les pairs, l’éditeur prend alors la décision soit de refuser l’article, soit de demander aux auteurs des corrections, ou bien accepte la publication de l’article. C’est le processus de peer review, parfois appelé comité de lecture en français. Le peer review n’est pas implémenté par tous les journaux scientifiques, mais ceux qui le font sont en général considérés comme plus sérieux et plus fiables. Ce n’est pas un garant systématique du sérieux des publications – le fameux article de Séralini sur les rats et le maïs OGM, d’abord publié malgé le peer-review, finalement rétracté, en est un bon exemple – mais cela permet d’avoir un premier filtre.

2 En anglais, le terme utilisé est denier, « ceux qui nient » (la réalité d’un fait). Il n’y a pas d’équivalent direct en français. « Nieur » ne se dit pas, « négationniste » fait plus spécifiquement référence à la Shoah, « contestataire » est ce que j’ai trouvé de mieux.

3 « Acharnement récursif: la blogosphère répond aux recherches sur les idées conspirationnistes par des idées conspirationnistes. »

2 réflexions sur “Des partisans de la théorie du complot font rétracter un article par la menace d’une poursuite judiciaire (IFLS)

  1. Merci pour cette traduction.
    Je peux (un peu) comprendre qu’un énième article sur la psychologie des conspirationnistes finisse par agacer les tenants les plus raisonnables d’une théorie. Mais les réactions disproportionnées qui donnent ironiquement raison aux auteurs, ça avait effectivement l’air intéressant.
    ça me rappelle que cet été, les « journaux alternatifs » avaient beaucoup fait circuler (y compris en français) un article qui prétendait que les tenants de théories du complot étaient « plus sains d’esprit » que les tenants de la VO. L’auteur était intervenu plusieurs fois sur son blog pour préciser qu’il n’avait pas exactement conclu cela…
    http://conspiracypsychology.com/2013/07/13/setting-the-record-straight-on-wood-douglas-2013/

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