Mini-cours d’esprit critique 1 (Robert T. Carroll)

Robert T. Carroll est l’auteur du site web The Skeptic’s Dictionary (abrégé en « Skepdic »), à mon avis l’un des sites les plus riches sur le thème de l’esprit critique. Comme le nom du site l’indique, Robert tient un dictionnaire thématique sur l’esprit critique avec des entrées très fournies sur un tas de sujets qui intéresseront le sceptique en herbe (ainsi que le sceptique avancé! il est toujours utile de revoir ses bases: avoir et exercer son esprit critique c’est se battre constamment contre les raccourcis cognitifs que notre pauvre cerveau fait sans arrêt). Heureusement, je n’aurai pas à m’imposer le travail de traduction du dictionnaire car les Sceptiques du Québec ont déjà fait le boulot!

Mais Skepdic contient, en plus du dictionnaire, nombre d’articles de bonne facture, qu’il me semblait indispensable d’intégrer à mon blog. Si d’ailleurs les sceptiques du Québec qui me lisent souhaitent également intégrer des entrées supplémentaires de Skepdic sur leur site, je les invite à copier-coller allègrement ce que j’aurai traduit. Je ne prétends à aucune sorte de droit intellectuel sur ce que contient mon blog; pas de frontière pour le savoir!

Comme première entrée de Skepdic, j’ai choisi la première des « Criticial Thinking Mini-Lessons » qui aborde le sujet de l’induction et la déduction, et dont l’original se trouve ici: « Critical Thinking mini-lession 1: Induction and Deduction« .

__________________________________________________

Induction et déduction

Massimo Pigliucci a certainement raison de dire qu’il « est important pour quiconque s’intéressant à l’esprit critique et à la science de comprendre la différence entre déduction et induction » (« Elementary, Dear Watson » mai/juin 2003). Cependant, cela fait quelques décennies que les logiciens ont décrit cette différence en termes de mouvement du général au particulier ou vice-versa. Son propre exemple ne présente pas plus fidèlement le problème. Il ne s’agit pas d’aller du général au particulier mais plutôt d’une affirmation générale et une particulière vers une autre affirmation particulière. Tous les hommes sont mortels. Socrate est un homme. Donc, Socrate est mortel. Les déclarations générales ne sont pas nécessaires comme prémisses d’un argument déductif. Par exemple, « Socrate est un maçon. Socrate est un philosophe. Donc, au moins un maçon est un philosophe. » C’est un argument déductif valide. « Rumsfeld est arrogant. Rumsfeld est républicain. Donc, tous les républicains sont arrogants » est aussi un argument déductif, quoiqu’invalide, allant du particulier au général.

L’induction, dit Pigliucci, « cherche à aller de faits particuliers vers des assertions générales ». C’est parfois vrai, mais pas systématiquement. Jones était en retard hier donc il sera probablement en retard aujourd’hui est un argument inductif. Un argument peu persuasif, j’en conviens, mais la persuasion est un autre problème.

La relation du général au particulier n’est pas suffisamment riche pour servir de bonne ligne de démarcation entre induction et déduction. N’importe quel texte de logique standard actuel ferait la distinction en termes d’arguments qui font suivre des conclusions nécessaires à partir de leurs prémisses (arguments déductifs) et d’arguments dont les conclusions ne suivent les prémisses qu’avec un certain degré de probabilité (arguments inductifs). La distinction en termes de prémisses qui soit impliquent des conclusions nécessaires soit soutiennent les conclusions avec un certain degré de probabilité n’est pas sans poser problème, ceci dit. Une des vertus de la distinction général/particulier est qu’il est en général facile d’éviter l’ambiguïté entre l’affirmation générale et l’affirmation particulière. Mais il y aura de nombreux cas où ce ne sera pas clair si l’argumentateur affirme la nécessité d’une conclusion. Il y aura sans doute également de nombreux cas où un argumentateur devrait soutenir qu’une conclusion ne découle qu’avec un certain degré de probabilité mais la formulation indique plutôt qu’il croit à sa nécessité. Par exemple, beaucoup de gens diraient que, puisque le soleil s’est toujours levé à l’Est, il se lèvera nécessairement toujours à l’Est. Pourtant, ce n’est pas du tout nécessairement le cas. Il se trouve que c’est le cas, mais il est facile d’imaginer un certain nombre de scénarios dans lesquels la Terre changerait son rapport avec le soleil.

En divisant les arguments entre ceux qui découlent avec nécessité et les autres, nous divisons en fait les arguments entre ceux dont les conclusions découlent légitimement de leurs prémisses et ceux dont les conclusions dépassent ce que les prémisses permettent de conclure. Un argument déductif valide ne pourrait pas avoir de prémisses vraies et une conclusion fausse, contrairement à un argument inductif même convaincant. Cela peut paraître étrange, mais ça ne l’est pas. Même les meilleurs arguments inductifs ne peuvent pas soutenir que la vérité de leurs prémisses garantit la vérité de leur conclusion. Et même les pires mais valides arguments déductifs – c’est-à-dire ceux dont les prémisses sont en fait fausses – peuvent toujours soutenir que si les prémisses étaient vraies, les conclusions doivent être vraies également. Aucun argument déductif valide ne peut garantir la vérité de ses prémisses, à moins qu’elles ne soient des tautologies. (En logique, une tautologie est une déclaration qui ne pourrait pas être fausse: par exemple, « une rose est une rose » ou « ou bien il pleuvra, ou bien il ne pleuvra pas » ou « si Browne1 est une voyante stupide, alors Browne est stupide. »)

Quel poids peut donc avoir sur l’esprit critique le fait de connaître la différence entre induction et déduction? Si vous comprenez la déduction, alors vous devriez comprendre pourquoi les expériences scientifiques sont faites de la manière dont elle sont faites. Par exemple, si quelqu’un prétend pouvoir sentir le « champ énergétique » d’une personne en passant les mains au-dessus de son corps, tel que le prétendent les praticiens du toucher thérapeutique, alors il/elle devrait être capable de démontrer qu’il /elle arrive à détecter le champ énergétique d’une autre personne lorsque ce champ se trouve sous une de ses mains, même si sa vision est bloquée de telle sorte qu’il/elle ne puisse voir quelle main se trouve au-dessus du supposé champ énergétique. Si on peut détecter les champs énergétiques uniquement par son feeling, alors on doit pouvoir détecter les champs énergétiques en l’absence de toute assistance visuelle ou de feedback aural du patient. De même, si on prétend pouvoir détecter le métal ou le pétrole par la radiesthésie, alors on devrait être capable de détecter, dans des conditions contrôlées, du métal ou du pétrole dissimulé. Si on prétend pouvoir établir une communication avec une personne ayant un retard mental ou une incapacité physique de parler, alors on devrait être capable de décrire précisément les objets présents dans le champ de vision du patient, même si ces objets ne sont pas visibles pour le médium.

D’un autre côté, la nature de l’induction devrait à tout le moins nous rendre plus humble en nous rappelant que malgré la quantité de preuves en faveur d’une croyance, il se pourrait toujours que cette croyance soit fausse.

__________________________________________________

1 Je présume que la référence est faite ici à Sylvia Browne, une voyante assez connue aux USA, qui avait son propre talk-show, et qui est décédée il n’y pas très longtemps (et pas à l’âge qu’elle avait prédit). Vous trouverez sur youtube de sympathiques vidéos où elle se goure allègrement dans ses prédictions, c’est assez drôle à regarder, si ce n’était pour la tromperie scandaleuse et le profit qu’elle faisait sur les gens qui souffrent (dans son émission, elle prétendait révéler à des familles en deuil des choses sur des personnes disparues ou mortes mystérieusement). Je crois qu’il y a très peu de véritables charlatans dans les domaines de l’alternatif/paranormal, dans la mesure où, à mon avis, la plupart croit sincèrement et honnêtement à leur pouvoir/croyance. Mais Sylvia Brown avait vraiment tout l’air d’un véritable charlatan. Paix à son âme, mais le monde ne se portera pas plus mal sans elle.

4 réflexions sur “Mini-cours d’esprit critique 1 (Robert T. Carroll)

  1. Pingback: Dictionnaire sceptique: Le biais d’optimisme | Sceptom

  2. Pingback: Mini-cours d’esprit critique 3 – La tâche de sélection de Wason (Robert Carroll) | Sceptom

  3. Pingback: Ce qu’est l’effet Dunning-Kruger et ce qu’il n’est pas (Tal Yarkoni) | Sceptom

  4. Pingback: Mini-cours d’esprit critique 2 (Robert Carroll) | Sceptom

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s