« Les vaccins ne nous ont pas sauvés » (alias « les vaccins sont inefficaces »): la malhonnêteté intellectuelle toute nue (David Gorski)

Il y a depuis quelques jours sur mon mur perso Facebook, un débat animé qui avait pour origine un article que j’ai partagé à propos de l’homéopathie. Le débat a ensuite tourné sur les vaccins, sujet dont j’ai déjà un peu parlé sur ce blog via deux articles: un témoignage de parent et une revue très complète des données historiques épidémiologiques aux USA en rapport avec les vaccins. J’ai également, de façon indépendante, reçu un message privé sur ma page Facebook Sceptom, d’un parent ayant perdu un enfant à cause d’une maladie vaccinable. Comme il fait partie d’une communauté de parents ayant connu le même sort tragique, et qui se battent pour l’information et contre la désinformation, j’en profite pour partager leur page Facebook et leur site web.

C’est un sujet qui fait beaucoup parler, sur lequel certains pensent qu’il y a une controverse alors qu’il y a en réalité un consensus scientifique et médical. C’était donc l’occasion d’aller sur mon blog de référence pour la médecine scientifique, Science-Based Medicine, et d’aller repêcher un article de David Gorski, qui écrit beaucoup sur ce blog et également sous le pseudonyme Orac pour un autre excellent blog, Respectful Insolence. L’article choisi pour la traduction ci-dessous a été posté le 29 mars 2010 sous le titre: « Vaccines didn’t save us » (a.k.a. « vaccines don’t work »): Intellectual dishonesty at its most naked.

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S’il y a bien une chose que j’ai apprise à propos du mouvement anti-vaccins pendant ces dernières années, c’est qu’ils sont complètement immunisés contre les preuves, la science, et la raison. Peu importe la quantité de preuves présentées, ses représentants trouvent toujours un moyen de détourner, déformer ou dénaturer les preuves afin de les combattre et ne pas avoir ainsi à abandonner le concept que les vaccins causent l’autisme. Ce n’est pas nouveau pour les lecteurs de ce blog, mais ça vaut la peine de le répéter souvent. Ça vaut également la peine de répéter et d’insister sur les exemples des techniques typiquement fallacieuses voire franchement trompeuses qu’utilisent les promoteurs de la pseudoscience anti-vaccination afin de semer chez les parents la peur et le doute à propos des vaccins. Ces arguments peuvent sembler persuasifs pour ceux qui ont peu de connaissances en sciences ou en particulier en épidémiologie. Parfois, ils ont l’air persuasifs même pour moi; enfin, jusqu’au moment où j’ai pris le temps de les creuser un peu.

Un exemple de mythe anti-vaccins est l’affirmation que « les vaccins ne nous ont pas sauvés », parfois reformulée en « les vaccins ne fonctionnent pas ». Le site web anti-vaccins Vaccine Liberation contient un grand ensemble de graphes dont l’objectif est de montrer que les taux de mortalité de plusieurs maladies vaccinables, notamment la coqueluche, la diphtérie, la rougeole et la polio, étaient déjà en décroissance avant que les vaccins spécifiques à chaque maladie aient été introduits. L’article cite Andrew Weil:

La médecine scientifique s’est attribuée un mérite non légitime pour certaines avancées dans le domaine de la santé. La plupart des gens croient que la victoire sur les maladies infectieuses du dernier siècle a été obtenue par l’invention de l’immunisation. En réalité, le choléra, la typhoïde, le tétanos, la diphtérie et la coqueluche, etc, étaient déjà en déclin avant que les vaccins aient été rendus disponibles – ceci résultait de meilleurs moyens sanitaires, la mise en place des systèmes d’égouts, et de distribution de nourriture et d’eau.

Bill Maher a tenu des propos similaires sur les vaccins, et le refrain « les vaccins ne nous ont pas sauvés » est devenu la matière première des sites web anti-vaccins. Par exemple, un blogueur particulièrement ignorant écrit:

La mythologie autour des vaccins est toujours aussi répandue, la majorité de la population croit toujours, avec une foi proche de celle des religieux, que les vaccins sont les premières lignes de défense contre les maladies. En réalité, ce sont l’alimentation et la santé psychologique/émotionnelle qui sont les vraies premières lignes de défense contre la maladie.

Les vaccins sont une concoction d’adjuvants chimiques et de conservateurs couplés avec des fragments de virus et ont clairement été impliqués dans la montée consternante des désordres neurologiques à travers le monde, et pourtant les médias « populaires » se sont auto-proclamés représentants des cartels pharmaceutiques et ce qu’ils rapportent ne reflète pas la situation réelle.

Ah, oui, le leurre des « toxines »! Il est certain que des améliorations sanitaires sont bénéfiques et ont fait diminuer le taux de transmission de certaines maladies, celles qui peuvent être affectées par une meilleure hygiène. De nombreuses maladies infectieuses se transmettent de personne à personne, à travers l’air via les gouttelettes de salive dispersées par la toux et les éternuements, ou déposées sur les objets que les gens touchent sans arrêt, comme les poignées de porte et autres fomites.

La stratégie de dire que « les vaccins ne nous ont pas sauvés » est de la désinformation. La meilleure façon de le démontrer est d’aller sur le tout premier site web qu’on trouve aujourd’hui avec une recherche google pour « Les vaccins ne nous ont pas sauvés« . Bien que l’article soit de Novembre, c’est cet article qui a servi de base à la dissémination de ce mensonge. Intitulé « La preuve que les vaccins ne nous ont pas sauvés« , il s’agit d’un des plus beaux morceaux de propagande anti-vaccins, d’une spectaculaire malhonnêteté intellectuelle, à vous couper le souffle. Je ne dis pas ça parce qu’il réutilise la même désinformation habituelle des anti-vaccins, mais plutôt parce qu’il en contient de nouvelles, conçues expressément pour s’adresser aux critiques de l’ancienne. Cette nouvelle affabulation se tient bien cachée sous nos yeux, d’ailleurs, donc respect au blogueur pour cette fameuse Chutzpah. Je dois aussi donner quelques points à celui qui a préparé les graphiques utilisés dans l’article, Raymon Obosawin, PhD. Ceux-ci représentent le mensonge classique des anti-vaccins, combiné avec quelques données savamment et partialement choisies. Je ne compte tous les confronter dans ce post. Peut-être je m’attaquerai à certains dans un futur post. En attendant, je vais m’occuper des premiers, parce qu’ils reproduisent le thème habituel anti-vaccins, très similaire à celui faisant écho dans ce post malhonnête.

Jetons d’abord un œil aux allégations de Vaccination Library. Remarquez qu’il y a six graphiques, quatre pour des maladies vaccinables pour lesquelles il y a eu de vastes campagnes de vaccination, et deux pour lesquelles ce ne fut pas le cas. Tous montrent des taux de mortalité en diminution. Wow! on dirait bien des preuves éclatantes, n’est-ce pas? Les vaccins ne nous ont pas sauvés! Après tout, les taux de mortalité étaient en déclin avant les vaccins, et ils étaient même en déclin pour des maladies sans vaccin!

Taux de mortalité.

Le problème est le suivant. Il n’y a aucune surprise dans la chute des taux de mortalité avant l’arrivée des vaccins. La médecine progressait. Plus important, les soins supportifs progressaient. Prenez par exemple le cas de la polio. Avant l’introduction du poumon d’acier et son utilisation généralisée, si un patient atteint de la polio présentait par exemple une paralysie des muscles respiratoires, il aurait certainement succombé. Le poumon d’acier a permis à ces patients de vivre. Certains ont même vécu pendant des décennies grâce au poumon d’acier. Sans aucun doute, les progrès en matière de nutrition ont également joué un rôle. Néanmoins, si vous voulez vous faire une idée de l’impact des vaccins sur les maladies infectieuses, regardez plutôt ce graphique du CDC sur l’incidence de la rougeole, et non son taux de mortalité.

measles_incidence

Des résultats similaires sont disponibles depuis très récemment pour plusieurs autres vaccins, notamment le vaccin pour l’Haemophilus influenzae de type B, comme le note le CDC:

Le vaccin Hib est un autre bon exemple, parce que la maladie Hib était courante jusqu’il y a encore quelques années seulement, lorsque les vaccins conjugués utilisables avec les enfants furent finalement développés. (Les vaccins polysaccharidiques auparavant disponibles ne pouvaient pas être utilisés chez les enfants, qui sont pourtant les plus touchés par la maladie.)  Le sanitaire n’étant pas plus développé maintenant qu’en 1990, il est difficile d’attribuer la quasi disparition de l’Haemophilus influenzae chez les enfants dans les dernières années (une chute de 20 000 cas estimés par an à 1419 cas en 1993, et qui diminue encore) à autre chose que le vaccin.

Dans l’article auquel j’ai fait référence, le graphique le plus intellectuellement malhonnête est celui-ci:

(Cliquez pour voir en plus grand.)

(Cliquez pour voir en plus grand.)

Notez que ce graphique, contrairement à tous les autres utilisés pour soutenir l’affirmation que « les vaccins ne nous ont pas sauvés », utilise en fait bien les données d’incidence, en l’occurrence celles du Canada entre 1935 et 1983. J’ai été immédiatement perplexe face à ce graphe. Pour une raison évidente: la diminution de l’incidence de la rougeole est bien trop régulière. L’incidence de la rougeole peut typiquement varier énormément d’une année à l’autre. Heureusement, avec son culot, Obomsawin a inclus un lien vers la source de ce graphique. Je n’ai bien sûr pas résisté à aller vérifier, et j’ai suivi ce lien qui menait au Guide Canadien pour l’Immunisation, section vaccin contre la rougeole. Et voici le vrai graphique à partir duquel Obosawin a prétendument tiré ses données:

(Cliquez pour la version taille réelle.)

(Cliquez pour la version taille réelle.)

Remarquez bien que Obomsawin a omis une tranche de 10 années pendant lesquelles la rougeole n’a pu être rapportée nationalement. Notez également comment, en toute charité, il a choisi avec précaution les années afin de donner l’impression d’une diminution régulière de l’incidence de la rougeole entre 1935 et 1959. Comme je le disais, difficile de faire plus intellectuellement malhonnête que ça. Mais c’est encore pire. Le graphe ci-dessus donne toujours l’impression que l’incidence de la rougeole était en train de chuter avant les 10 ans sans données. Steve Novella a constaté qu’il existait une meilleure version de ce graphique dans cette référence, et me l’a gracieusement envoyé, vu qu’apparemment mon université n’est pas abonnée au journal en question:

(Cliquez pour la version taille originale.)

(Cliquez pour la version taille originale.)

Ce graphe utilise les données brutes de cas de rougeole, et en montre 40 000 cas au Canada pour l’année qui précède l’interruption de 10 ans dans les données. Au final, c’est une représentation bien plus claire que le premier graphe, montrant clairement une chute qui a eu lieu pendant la période de 10 ans, au milieu de laquelle le vaccin contre la rougeole fut introduit. Elle montre également un autre déclin assez clair dans l’incidence de la rougeole plus tardivement, dans les années 1990, lorsque le programme de vaccination en deux doses fut mis en place. Quant à la raison de cette apparente chute avant le trou des dix ans, il s’agit en réalité d’un artefact. Il n’y a pas de donnée pour 1959, la première année pour laquelle la rougeole n’a pas été enregistrée au niveau national, mais la ligne semble rejoindre un point de données en 1959 ou 1960. Je présume que celui qui a fait ce graphique a décidé de mettre une donnée au début du trou de dix ans, à la même valeur que la donnée à la fin du trou de dix ans. Autrement dit, le graphe donne une représentation trompeuse des données, et le gouvernement canadien ferait bien de le remplacer sur leur site web avec quelque chose plutôt dans le genre du second graphe, lequel est beaucoup plus parlant.

Du même niveau de malhonnêteté intellectuelle que le graphe d’Obomsawin, cette description du personnage dit que:

Il a produit au niveau académique et/ou professionnel plus de quatre-vingts cinq (85) articles, rapports, documents politiques, présentations, et publications.

Une recherche sur Pubmed ne révèle qu’une seule publication peer-review, de 1978, et il s’agit seulement d’un commentaire. En tout cas, il a apparemment servi en tant que Directeur de l’Office National pour le Développement de la Santé, de la National Indian Brotherhood (AFN); Président fondateur de la Commission d’Enquête Nationale sur la Santé Indienne du NIB; Directeur Exécutif dans le California Rural Indian Health Board; Superviseur du Native Curriculum, Gouvernement du Yukon Territory; et Evaluation Manager – Department of Indian and Northern Affairs Canada. Aucune des ces positions n’est une position scientifique. Plus révélateur, il est « actuellement engagé par un budget gouvernemental en tant que Chercheur Senior, pour établir une Politique du Secteur Public sur la Médecine Traditionnelle au Canada. » Ma traduction? Il a réussi à se faire attribuer une bourse du gouvernement pour faire la promotion de la « médecine traditionnelle » au Canada. Il semblerait que le gouvernement canadien ait quelques problèmes avec la gestion de l’argent de l’état, qui sert à la promotion d’absurdités pseudo- et anti-scientifiques du même style que le NCCAM. En tout cas, à part des déformations malhonnêtes et frauduleuses pour soutenir la propagande anti-vaccins, je ne lui trouve aucune qualification qui lui donnerait le droit de parler de science ou d’épidémiologie.

Il se trouve que le Dr Obosmawin a quelques – comment dire? – croyances peu conventionnelles, de surcroît. Par exemple, il est un contributeur reconnu de cet agrégat de charlatanisme et de pseudoscience qu’est Whale.to, où il exprime ses vues anti-vaccins, ses dénégations à propos du VIH/SIDA, et son admiration pour Royal Rife. Nous avons donc affaire à un Master en Charlatanisme qui sélectionne les points d’un graphique afin de donner la fausse impression que le vaccin contre la rougeole n’était pas responsable de l’impressionnant déclin de l’incidence de la rougeole dans les années 1960 au Canada. Consternant, je sais.

Une autre réfutation au concept que les vaccins n’ont pas diminué l’incidence des maladies contre lesquelles ils ont été mis au point vient de la simple observation que, lorsque les taux de vaccination chutent, les maladies en questions reviennent. Toujours. Le CDC le décrit plutôt bien:

En dernier lieu, nous pouvons prendre en compte l’expérience de plusieurs pays développés après que leur taux d’immunisation a chuté. Trois pays – la Grande-Bretagne, la Suède et le Japon – ont stoppé l’utilisation des vaccins contre la coqueluche à cause de la peur du vaccin. L’effet fut dramatique et immédiat. En Grande-Bretagne, une diminution de la vaccination contre la coqueluche en 1974 fut suivie par une épidémie de plus 100 000 cas de coqueluche et 36 morts en 1978. Au Japon, dans la même période, une chute des taux de vaccination de 70% vers 20%-40% conduit à une hausse de la coqueluche de 393 cas et aucun mort en 1974, à 13 000 cas et 41 morts en 1979. En Suède, le taux annuel d’incidence de la coqueluche par 100 000 enfants âgés entre 0 et 6 ans est monté de 700 cas en 1981 à 3200 en 1985. Il parait évident, d’après ces expériences, que non seulement les maladies ne pourraient disparaître sans les vaccins, mais que s’ils sont arrêtés, ces maladies reviennent.

Le Royaume-Uni est une excellente illustration de cette tendance. Au milieu des années 1990, la rougeole fut déclarée sous contrôle, grâce au vaccin ROR. Puis vinrent Andrew Wakefield en 1998 avec son étude financée par des avocats, sans valeur, peut-être même frauduleuse, qui prétend faire un lien entre le vaccin ROR et « l’entérocolite autistique », et une presse britannique sensationnaliste toute prête à embrayer sur le message que le vaccin ROR cause l’autisme. Conséquence de cet épisode: la rougeole revint en force, à tel point qu’il y a deux ans, elle fut déclarée de nouveau endémique.

Les graphes de Vaccine Liberation et ceux encore plus trompeurs produits par « Dr » Obomsawin pour affirmer que des maladies vaccinables étaient déjà dans le déclin avant l’introduction des vaccins sont typiques des arguments anti-vaccins. D’abord, ils contiennent suffisamment d’apparence de vérité pour qu’ils aient l’air plausible. Après tout, les progrès alimentaires et sanitaires ont généralement contribué à une meilleure santé et à une diminution des cas de plusieurs maladies infectieuses. Mais ils n’ont pas suffi. En effet, une des raisons pour lesquelles les vaccins ont été utilisés contre certaines maladies, c’est que les progrès sanitaires n’étaient pas suffisants. L’hygiène était-elle tellement pire à la fin des années 1980, lorsque le vaccin Hib fut introduit, par rapport à maintenant? Non. Était-elle même pire dans les années 1960, à l’époque de l’introduction du vaccin contre la rougeole? Probablement pas. Et pourtant, c’est bien le mythe que voudraient vous faire gober le mouvement anti-vaccins. C’est bien ce genre de malhonnêteté intellectuelle qu’ils cautionnent.

Pourquoi font-ils cela? J.B. Handley lui-même nous dit pourquoi: pour renverser le programme de vaccination des USA. Ou le programme du Royaume-Uni. Ou n’importe quel programme que n’a pas encore saisi le programme anti-vaccins. Parce que pour un activiste anti-vaccins, peu importe combien de fois la science prouvera, tout ce qui compte ce sont les vaccins.

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