Non, Kim Jong Un n’a probablement pas donné son oncle à manger à 120 chiens affamés (Max Fisher)

La semaine passée, j’ai posté une traduction d’un article à propos de l’étude Séralini et je comptais enchaîner avec un autre sur le même sujet. N’ayant pas encore reçu la permission de l’auteur, je me suis rabattu sur d’autres sujets. Qu’à cela ne tienne, il est bon de se diversifier. J’ai donc enchaîné avec un post de Patrick Stokes sur le (non-)droit à l’opinion, la confusion entre opinion et expertise et l’exemple concret avec les anti-vaccins. S’il y a une chose à laquelle ils servent, c’est donner l’opportunité de faire des leçons d’esprit critique.
 
Un domaine dans lequel l’esprit critique est bien trop souvent absent est celui du journalisme. J’ai vu récemment dans mon fil Facebook une info sur Kim Jong Un et l’exécution de son oncle et de collaborateurs, lesquels auraient été donnés à manger à 120 chiens affamés. Peu après, Jean-Michel Abrassart de Scepticisme Scientifique (page Facebook et blog) a tweeté un article de Max Fisher qui s’est montré heureusement plus perplexe et prudent que certains de ses collègues. C’était donc l’occasion de faire du scepticisme politico-journalistique. L’article original, publié le 3 janvier 2014, est ici: « No, Kim Jong Un probably didn’t feed his uncle to 120 hungry dogs« .

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Une image d'un enregistrement montré sur la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV et diffusée par l'agence d'informations sud-coréenne Yonhap, montre Jang Song Thaek se faisant arrêter lors d'une réunion du Politburo. (Yonhap/AFP/Getty Images)

Une image d’un enregistrement montré sur la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV et diffusée par l’agence d’informations sud-coréenne Yonhap, montre Jang Song Thaek se faisant arrêter lors d’une réunion du Politburo. (Yonhap/AFP/Getty Images)

Si vous étiez sur Internet aujourd’hui, vous avez certainement vu cette histoire prétendant que le chef de l’état nord-coréen, Kim Jong Un, a fait exécuter son oncle le mois dernier en le dénudant et en le donnant à manger à 120 chiens affamés. L’info a d’abord été rapportée par un petit média d’Hong Kong en décembre 2012, a été récupérée ensuite le 24 décembre par un journal de Singapour, et depuis jeudi passé fait le tour complet des médias nord-américains. Le seul problème c’est que l’info est probablement – probablement – fausse.

L’annonce par les renseignements sud-coréens le mois passé fut en effet surprenante: Kim a décidé l’épuration de son propre oncle, Jang Song Thaek, ce qui a été confirmé quelques jours plus tard par la Corée du Nord, par un laïus dans les médias officiels. La nature fortement publique de cette épuration, qui s’est soldée par Pyongyan annonçant l’exécution de Jang, était sans précédent et légitimement choquante, ce qui met la barre assez haut pour les news nord-coréennes.

Des histoires un peu folles comme celles-ci apparaissent relativement fréquemment en Corée du Nord, où le gouvernement a une réputation bien méritée d’amener les punitions politiques jusqu’à des extrêmes dignes du Moyen-Âge. Pourtant, il y a cinq bonnes raisons de douter de la plausibilité de cette histoire. Le fait que les médias occidentaux l’aient si généralement acceptée, alors qu’ils l’auraient rejetée si elle était issue de n’importe quel autre pays, nous en dit long sur la façon dont la Corée du Nord est représentée — et incomprise.

En tout premier lieu, observons la source. L’histoire naît dans un journal de Hong Kong appelé Wen Wei Po, lequel ne prend bizarrement pas la peine de citer une seule source. À part quelques exceptions de haut qualité, les médias hongkongais ont une réputation pour les histoires sensationnalistes et de bas étage qui ne sont finalement pas toujours avérées. Mais même selon les standards hongkongais, Wen Wei Po est considéré particulièrement non fiable. Une étude récente concluait que parmi les 21 journaux hongkongais, Wen Wei Po se situait en 19e place en crédibilité. (Merci à Taylor Washburn d’avoir repéré ceci)

Deuxièmement, les médias chinois n’ont rien dit de cette affaire depuis sa sortie il y a presque un mois. Certains observateurs considèrent l’info crédible parce que Wen Wei Po suit la ligne du gouvernement chinois à Beijing; si quelqu’un devait être au courant de ce qu’il s’est réellement passé à Pyongyang, ce serait sans doute le gouvernement chinois, non? Mais Wen Wei Po est terriblement loin des pouvoirs centraux de Chine, comparé aux sources officielles telles que Xinhua et le People’s Daily. Tout le reste des médias chinois s’en sont tenu à la même histoire que tout le monde: Jang a été tué par mitrailleuse ou bien par fusil anti-aérien (les deux peuvent facilement être confondus). La Chine n’a pas hésité a exprimé son mécontentement envers la Corée du Nord dernièrement, mais le fait que Wen Wei Po soit toute seule dans l’histoire est probablement révélateur.

Troisièmement, les médias sud-coréens n’ont rien dit non plus de l’affaire. « L’info a été à peine reprise par les médias coréens, ce qui donne une raison d’être suspicieux », me dit par e-mail Chad O’Carroll, l’éditeur du site d’informations NKNews.org (leur précieuse newsletter est ici). « L’autre raison d’être suspicieux, c’est que la rumeur est là depuis des lustres — mais personne n’y a fait attention » continue-t-il. Les médias sud-coréens sont fortement branchés sur les communautés dissidentes de Corée du Nord, sur des sources encore à l’intérieur du pays, et surtout sur les agences de renseignements de la Corée du Sud. Certaines de ces sources peuvent avoir hâte de rebondir sur les rumeurs qui donnent une image négative de la Corée du Nord. Et, comme O’Carroll le souligne, ils n’hésitent pas à publier des infos qui n’ont qu’une seule source. Pourtant, les nombreuses sources d’infos en Corée du Sud, les grandes comme les petites, semblent considérer cette histoire comme tellement non plausible qu’elle ne vaut même pas la peine d’être mentionnée. Et ils s’y connaissent.

Quatrièmement, la chronologie: l’histoire est là depuis presque un mois et n’a pas été le moins du monde confirmée. Ce n’est pas surprenant en soi, mais le fait que les nombreux cercles médiatiques d’Asie n’ont même daigné reconnaître son existence est plutôt révélateur. On pourrait dire que les médias asiatiques réagissent de la même manière que les médias US lorsque le National Enquirer rapporte que Hillary Clinton est embourbée dans un scandale sexuel — en l’ignorant.

Cinquièmement, l’histoire qui prédomine est nettement plus plausible. Ce n’est pas non plus comme si on opérait dans le noir complet à propos de l’exécution de Jang. Des médias bien plus crédibles avec des sources bien plus crédibles ont systématiquement décrit l’exécution de Jang par un peloton; le plus souvent il est parlé de fusils anti-aériens, bien que ce soit parfois raccourci en mitraillettes. C’est bien plus cohérent avec ce qu’on sait de la Corée du Nord. « Il a été jugé par un tribunal militaire, donc il paraît logique qu’il soit exécuté par un peloton », dit O’Carroll. Le fait que les médias mieux sourcés et plus crédibles de Corée du Sud maintiennent  l’exécution par peloton, et non par 120 chiens affamés comme le rapporte un journal hongkongais isolé, devrait réellement souligner laquelle des versions est la plus crédible.

Sixièmement, comme le dit le journaliste satirique Karl Sharro, « l’indice pour pouvoir réfuter l’histoire où l’oncle de Kim Jong Un se fait dévorer par 120 chiens affamés, c’est de savoir qui a le temps de compter les chiens dans un moment pareil ». Ok, ce n’est pas vraiment une raison pour douter de l’histoire. Mais c’était trop marrant pour ne pas l’inclure.

Mais tout ceci soulève une question: pourquoi tant de gens – et tant de grands médias US – continuent à donner du crédit à cette histoire peu plausible? Il s’agit apparemment d’un problème qui touche particulièrement les histoires qui viennent de Corée du Nord, un état dont à peu près n’importe quelle histoire est généralement considérée crédible, aussi loufoque ou maigrement sourcée soit elle. Il n’existe pas d’autre pays avec lequel nous sommes aussi crédules.

Un ami qui a couvert la Corée du Nord pendant plusieurs années et qui a visité le pays, Isaac Stone Fish, maintenant en politique internationale, m’a dit une fois en plaisantant qu’en tant que journaliste américain, on pouvait écrire à peu près n’importe quoi sur la Corée du Nord et les gens vont simplement l’accepter. C’est la Théorie « StoneFishienne » de la couverture médiatique nord-coréenne, si vous voulez. On en sait si peu de ce qui se passe réellement à l’intérieur du pays, et plus particulièrement dans la tête de son chef, qu’il est presque impossible de réfuter quoi que ce soit. Mais ce qu’on sait est parfois tellement bizarre qu’à peu près tout a l’air possible.

Et, on ne peut y échapper, nous avons dans les médias une certaine tendance à reprendre ces histoires. « Comme vous le savez, les infos nord-coréennes font beaucoup d’audimat, donc on comprend facilement pourquoi les éditeurs surfent sur la vague, » dit O’Carroll. « Je suppose que les éditeurs se sentent plus en confiance pour publier des infos non vérifiables et sensationnalistes sur la Corée du Nord, parce qu’ils peuvent toujours jouer sur la défense: « Comment pouvions-nous vérifier? La Corée du Nord est trop fermée. » »

La crédulité des Américains peut aussi s’expliquer par des problèmes de traduction des histoires loufoques qui sortent de Corée du Nord; jusqu’à un certain point, nous sommes victimes de notre propre ignorance sur la façon dont cette nation fonctionne. Comme je l’ai écrit en 2012 lorsque les médias US s’étaient brièvement enflammés sur les rumeurs insensées que Kim avait été assassiné à Beijing, les images qui sortent du pays sont tellement bizarres, et les informations solides tellement rares, qu’on ne peut difficilement éviter les sursauts d’imagination. Nous sommes prêts à croire n’importe quoi.

Ceci dit, à propos de cette histoire et tellement d’autres similaires concernant la Corée du Nord, il reste une probabilité, même infime, que ce soit vrai. Oui, il y a tas de données suggérant que c’est sans doute faux, mais comme on parle de Corée du Nord, il y a aussi quelques raisons de lui laisser un soupçon de plausibilité.

« En conclusion: peu probable mais je ne peux pas le réfuter définitivement », reconnait dit O’Carroll, dont le site NKNews est connu pour sa couverture médiatique sobre et prudente de la Corée du Nord. « Bien que cette histoire-ci paraît complètement exagérée, qui sait? Avec le KCNA nord-coréen publiant des films montrant la destruction d’effigies de [l’ancien président de la Corée du Sud] Lee Myung-bak par des chiens affamés l’année passée, et publiant, bien sûr, plusieurs dessins représentant la mort horrible du même président, on peut se dire que l’histoire possède au moins quelques éléments qui ont l’air réels. N’oublions pas que les Coréens du Nord ont même organisé l’année passée des compétitions pour imaginer la façon la plus horrible de tuer « le Traître » [Lee Myung-bak]; le premier prix? le gagnant avait le droit d’être le bourreau! »

Au final, alors que les observateurs de la Corée du Nord n’y croient sans doute pas, O’Carroll n’a pas voulu rentré dans le jeu quand je lui ai donné l’occasion de descendre les médias américains qui ont relancé l’info. Il m’a dit, de façon rhétorique: « Que sont censés faire les éditeurs? Ignorer une info parce qu’ils ne la « sentent » pas, mais qui pourrait être avérée plus tard? Je ne sais pas. »

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Une réflexion sur “Non, Kim Jong Un n’a probablement pas donné son oncle à manger à 120 chiens affamés (Max Fisher)

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