Non, vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion (Patrick Stokes)

Avant de continuer sur le sujet du précédent article à propos de l’étude Séralini, j’avais envie de traduire un article qui sort un peu du scepticisme proprement dit. Il s’agit d’un article de Patrick Stokes, professeur de philosophie à l’université Deakin à Melbourne, intitulé « No, you’re not entitled to your opinion » et publié le 4 octobre 2012.

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Chaque année, j’essaie de faire au moins deux choses avec mes étudiants. Premièrement, je prends la peine de m’adresser à eux en les appelant « philosophes » – un peu ridicule, mais espérons que ça encourage l’apprentissage actif.

En deuxième lieu, je leur dis quelque chose du genre: « Je suis certain que vous avez déjà entendu l’expression « tout le monde a le droit d’avoir son opinion ». Peut-être l’avez-vous utilisée vous-mêmes, sans doute pour couper court à un argument ou mettre un terme à une discussion. Eh bien, aussitôt que vous êtes entrés dans cette classe, ce n’est plus vrai. Vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion. Vous avez seulement le droit d’avoir ce que vous êtes capables d’argumenter. »

Un peu sévère? Sans doute, mais les professeurs de philosophie se doivent d’enseigner aux étudiants comment construire et défendre un argument – et quand reconnaître qu’une croyance ne tient plus la route.

Le problème avec la phrase « j’ai le droit d’avoir mon opinion », c’est que, bien trop souvent, elle est utilisée pour protéger des croyances qui auraient dû être abandonnées. Ça devient un raccourci pour « Je peux dire ou penser tout ce que je veux » – et par extension, continuer à discuter devient presque un manque de respect. Et je pense que cette attitude permet de nourrir la fausse équivalence entre experts et profanes, laquelle est un élément toujours plus pernicieux des débats publics.

D’abord, qu’est-ce qu’une opinion?

Platon faisait une distinction entre une opinion ou croyance répandue (doxa) et une connaissance avérée, ce qui est toujours une distinction fonctionnelle de nos jours: contrairement à « 1+1=2 » ou « il n’existe pas de cercles carrés », une opinion possède un certain degré de subjectivité et d’incertitude. Mais le sens du terme « opinion » s’étend depuis les simples histoires de goût ou les préférences jusqu’aux positions fondées par une expertise technique, telles les opinions légales ou scientifiques, en passant par des points de vue sur des questions d’intérêt général comme le principe de précaution ou la politique en général.

Vous ne pouvez pas vraiment argumenter à propos du premier type d’opinion. Ce serait idiot pour moi d’insister que vous avez tort de penser que la glace à la fraise est meilleure que celle au chocolat. Le problème est que, parfois, nous considérons implicitement que des opinions du deuxième voire du troisième type sont inargumentables1, tout comme le sont les goûts et les couleurs. C’est probablement une des raisons (il y en a bien entendu plusieurs) pour lesquelles les enthousiastes amateurs pensent qu’ils ont le droit de ne pas être d’accord avec des climatologues ou des immunologues et exigent qu’on « respecte » leur point de vue.

Meryl Dorey est la présidente du Australian Vaccination Network2, une société qui, malgré son nom, est anti-vaccin jusqu’à la moelle. Mme Dorey n’a aucune qualification médicale mais argue que si Bob Brown3 a le droit de commenter sur l’énergie nucléaire sans être scientifique, elle devrait avoir le droit de commenter sur les vaccins. Sauf que personne ne considère Dr Brown comme une autorité en physique nucléaire; son boulot est de commenter sur les réponses politiques par rapport aux connaissances scientifiques, et non sur la science elle-même.

Donc que signifie avoir le « droit » à son opinion?

Si « tout le monde a le droit d’avoir son opinion » signifie simplement que personne n’a le droit d’empêcher quelqu’un de penser et de dire ce qu’il veut, alors c’est une affirmation correcte, bien que franchement triviale. Personne ne peut vous empêcher de dire que les vaccins causent l’autisme, peu importe le nombre de fois que cette affirmation a été réfutée.

Mais si « le droit à son opinion » signifie « le droit d’avoir ses points de vue considérés comme de sérieux candidats à la vérité » alors c’est bien évidemment faux. Et c’est une distinction qui a également tendance à devenir floue.

Lundi passé, le programme Mediawatch d’ABC a reproché à WIN-TV Wollongong d’avoir publié une info sur une recrudescence de la rougeole et qui contenait un commentaire de – vous l’avez deviné – Meryl Dorey. Dans une réponse à une plainte d’un téléspectateur, WIN a affirmé que l’info était « exacte, juste et équilibrée, et présentait les points de vue des praticiens de la santé et des groupes pro-choix. » Mais ceci implique un droit égal à être entendu sur un sujet à propos duquel une seule des deux parties possède l’expertise pertinente. Encore une fois, s’il s’agissait de réponses politiques face au savoir, ce serait raisonnable. Mais ce soi-disant « débat » est bien à propos de la science, et les « groupes pro-choix » n’ont simplement pas le droit à du temps d’antenne si c’est la science qu’ils contestent.

Le présentateur de Mediawatch, Jonathan Holmes, s’est montré considérablement plus direct en disant: « il y a les preuves, et il y a le baratin« , et ce n’est pas le job d’un journaliste de donner un temps égal au baratin par rapport à l’expertise sérieuse.

La réponse des voix anti-vaccination était prévisible. Sur le site de Mediawatch, Mme Dorey a accusé ABC de « cautionner ouvertement la censure dans un débat scientifique ». Par cette réponse, elle fait la confusion entre ne pas voir son point de vue pris au sérieux, et être interdite de l’avoir ou de l’exprimer – pour emprunter une expression d’Andrew Brown, elle « confond perdre un argument avec perdre le droit d’argumenter« . De nouveau, deux acceptions du « droit » à son opinion sont ici amalgamées.

Donc la prochaine fois que vous entendez quelqu’un affirmer qu’il a le droit d’avoir son opinion, demandez-lui pourquoi il pense que c’est le cas. Qui sait, vous pourriez peut-être bien avoir une conversation plus agréable.

Plus par Patrick Stokes: L’éthique du courage

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1 Je me permets un néologisme; je crois qu’il est suffisamment clair.

2 Littéralement, le « Réseau de Vaccination Australien ». Ils ont d’ailleurs tout récemment (novembre 2013) été forcés de changer de nom. L’affaire avait été lancée en décembre 2012 par le Bureau du Commerce Équitable du New South Wales; AVN a fait appel, mais le tribunal des décisions administratives a confirmé la demande originale. J’ignore à ce jour si leur nom est modifié.

3 Robert Brown est un politicien australien, actuel chef des Verts australiens (Wikipédia)

11 réflexions sur “Non, vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion (Patrick Stokes)

  1. Pingback: Sceptom a un an! | Sceptom

  2. L’article prétend que l’affirmation « personne n’a le droit d’empêcher quelqu’un de penser et de dire ce qu’il veut » est correcte et triviale.

    C’est complètement absurde. La liberté d’expression n’est pas totale, et est strictement encadrée dans de nombreux pays. En France, l’Etat a le droit d’empêcher quelqu’un de dire ce qu’il veut (il crée des lois pour ça, il interdit par exemple de défendre poubliquement certaines idées immorales), l’employeur a le droit (dans certaines limites) d’interdire à ses employés de dire ce qu’ils veulent.

    Bref, l’auteur de l’article est complètement à l’Ouest. Prétendre que la liberté d’expression et la liberté de consciences sont des acquis triviaux est clairement faux : ils ne sont pas totalement acquis, et sont loin d’être triviaux.

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    • Quand bien même tu aurais raison, je ne vois pas en quoi cela permet de dire que l’auteur est « complètement à l’Ouest ». Surtout que le sujet général de l’article n’est pas du tout sur la liberté d’expression mais sur la validité des opinions.

      Et le sujet de la phrase que tu critiques n’est peut-être pas non plus la liberté d’expression. En fait, nulle part l’auteur n’utilise le terme « liberté d’expression ». Et effectivement, elle est encadrée légalement.. dans l’espace public! L’auteur parlait plutôt d’une expression privée de son opinion – et même d’absence d’expression tout court (puisqu’il parle de « penser ce que l’on veut »). Quand on considère les choses ainsi, alors oui, c’est trivial: personne ne peut empêcher quelqu’un d’avoir une opinion.

      Ta critique n’a donc pas lieu d’être et ton jugement me semble expéditif et exagérément sévère.

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      • Le droit de penser ce qu’on veut est contesté dans de nombreux pays. Et oui, on peut empêcher quelqu’un de penser ce qu’il veut, car une personne ne peut pas être vigilante 100% du temps, il y aura forcément un moment ou un autre où, par un lapsus, un acte manqué, une expression du visage, un applaudissement pas assez appuyé au dictateur en place, elle va trahir ce qu’elle pense.

        De plus, certaines croyances ont des conséquences très visibles donc sont facile à interdire.

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        • Certes, on peut chipoter pour te donner raison. Encore que je trouve ton exemple peu fonctionnel. Ce n’est pas parce que tu tortures quelqu’un que tu le feras changer d’avis. Par contre, on pourrait argumenter qu’on peut empêcher quelqu’un de penser ce qu’il veut en lui administrant des produits qui changeront son fonctionnement mental. De toute façon, je pense qu’on peut supposer sans trop de risques que l’auteur parlait de façon générale dans les pays occidentaux, où la liberté d’expression est (presque) triviale.

          Enfin bon, tout ça n’a aucune importance parce que ça passe complètement à côté du sujet de l’article, qui est celui de la validité des opinions.

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          • Il très facile d’attenter à la liberté d’opinion, pas besoin de produits chimiques ou autres trucs complexes. Exemple : Robert ne mange pas de porc à la cantine de l’entreprise donc il doit être juif ou musulman, et donc on lui refuse une prime/une promotion.

            En Australie (pays de l’auteur de l’article) la liberté d’expression n’est pas triviale ; l’Etat a instauré une censure secrète du net.
            En France, la liberté d’expression n’est pas plus triviale. Tous les sites internets français sont obligés, à leurs frais, d’instaurer un dispositif de censure. Tous ceux qui donnent accès à internet (hôtels, écoles, etc) doivent mettre en place, à leurs frais, un système de contrôle de qui accède à quoi à partir de leur réseau.

            L’article parle certes de la validité des opinions, mais l’argument essentiel pour dire qu’on n’a pas « le droit d’avoir son opinion » c’est que les libertés d’opinion et d’expression sont effectives et triviales. Cet argument est central. Sans lui, il ne peut même plus justifier le titre.

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  3. Pingback: Non, Kim Jong Un n’a probablement pas donné son oncle à manger à 120 chiens affamés (Max Fisher) | Sceptom

  4. Et encore, beaucoup confondent « avoir son opinion » et « répandre l’opinion d’un autre »
    Très bon article, qui décrit très bien les 9/10 des arguments alterscientifiques et conspis.

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    • Un article qui conteste le droit d’avoir une opinion est par essence antidémocratique. Comment peut-on le juger « très bon » ?

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